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Mes bouquins refermés - Page 95

  • Depression and sterility

    Commencé Inner workings, recueil d'articles de JM Coetzee. Il s'agit de critique. Mais, par moments, j'ai l'impression que le jeu recommence et que, sous le déguisement des écrivains qu'il commente, le personnage qu'est l'auteur entre en scène comme il le fait dans ses romans, traçant de lui-même un autoportrait travesti, ironique ou cruel (peut-être un piège tendu au lecteur naïf).

    (Par exemple, à propos de Schulz : (he) was incomparably gifted as an explorer of his own inner life, which is at the same time the recollected inner life of his childhood and his own creative workings. (...) But he was right in sensing that he would not be able to draw from this well. From somewhere he would have to renew the sources of his inspiration: the depression and sterility of the late 1930s may have stemmed precisely from a realisation that his capital was exhausted.)

  • Moisson

    Bruegel a peint une série de tableaux (on en connaît aujourd'hui cinq) qui décrit le cycle des saisons : chacun représente un bout de campagne et un moment de l'année, avec ses travaux et ses loisirs, au sein d'un paysage grand ouvert. Trois sont à Vienne (au Musée d'art ancien, dans une salle fameuse), un autre est apparemment revenu, après en avoir été un temps éloigné, à Prague (où je l'ai manqué il y a quelques années), un autre (que je viens de revoir) ici.

    C'est la moisson. Trois faucheurs sont à l'oeuvre ("qui font voir trois moments successifs de leur geste commun"). Ils s'attaquent à la moitié du champ encore sur pied. Le blé debout dessine un front continu et dense, troué seulement par un chemin comme une tranchée (et un pot mis à l'abri du soleil). Des paysannes s'éloignent par là ; leurs bustes émergent seuls. En avant, on rassemble les gerbes ; d'autres font tomber et ramassent des fruits ; mais le plus gros de la troupe se repose à l'ombre, mange, boit ou dort. D'autres détails attirent le regard et enrichissent l'image : les hommes et le monde qui les contient et dont ils vivent, d'accord. Un très beau mouvement de la perspective, comme une faux qui saisirait l'étendue, réunit les lointains pleins de lumière avec la petite bande, avant de se perdre dans la végétation légère et sombre qui précède le village.

  • Les montagnes de la lune

    medium_crucifixion_van_eyck_d_tail2.2.jpgIl y a dans la Crucifixion de Van Eyck un merveilleux horizon de montagne. La couleur s'éclaircit selon l'éloignement des sommets et va se confondre avec le bleu du ciel (couleur de l'extrême lointain). Tout à droite, la lune est visible en plein jour, décroissante, à-demi transparente ;  la neige couvre les hauteurs. Les pics enneigés et l'astre partagent le même éclat, la même matière traversée par l'azur, formant une autre conjonction entre le ciel et la terre.

  • Chostakovitch, Sibelius

    Avery Fisher Hall, le 12 avril.

    J'ai rarement assisté à un concert où le public manifeste aussi peu d'intérêt. Les applaudissements qui suivent le premier concerto pour violon de Chostakovitch ne suffisent pas à faire rejouer le soliste, malgré les efforts d'un homme au premier rang (il s'est mis debout dès la fin et tente, en se retournant, de communiquer son enthousiasme ; quelques-uns l'imitent mais peut-être se lèvent-ils pour être les premiers à rejoindre la buvette. Difficile de juger : je suis assis tout en haut de la salle. La musique était moins présente que la toux de l'assistance et la performance lointaine ressemblait à une lampe oubliée, restée allumée et qui empêche de dormir). Dans la seconde partie, les suffrages sont encore plus maigres. Pour conjurer sans doute la fin en suspens de la sixième symphonie de Sibelius, le programme y accole Tapiola. Sans succès. La salle commence à se vider bien avant la scène. (Cette fois-ci, je suis assis en bas, tout près, mais la symphonie est jouée sans entrain, décomposée.)

  • En route

    Avant de partir revoir Madame Leblanc, je m'arrête devant Madame Marcotte : autant la première, dans mon souvenir, est simple et affable, autant la seconde apparaît compliquée et peu amène. Même l'or de ses bijoux ne brille pas beaucoup alors que le tissu du canapé resplendit. Son caractère lui vient peut-être de sa coiffure impossible : deux mystérieuses tours noires au sommet de la tête et puis deux ailes tout aussi noires, plaquées en haut du front, qui finissent en rouleaux sur les tempes. La ténébreuse involution contamine les ailes du nez et les commissures des lèvres, qui se renfrognent. La robe reproduit le système d'aplanissement et de gonflement de la chevelure, contredisant le corps et la respiration  : déprimée au centre, sur la poitrine que sangle une ceinture, et bouffante dans les manches... (Décidément, la merveille des portraits d'Ingres, c'est l'équilibre entre la ressemblance et l'abstraction :  les formes simples de la géomètrie courbent la figure, les matières se changent en motifs sans que le portrait disparaisse.)

  • Lully, Haendel, Marais, Rameau

    Au théâtre des Champs-Elysées.

    Comme si la musique ne suffisait pas, dans les suites de Rameau et de Marais, quand le vent parle un peu haut, le tambour, désoeuvré, souffle dans ses mains et imite les bourrasques : pffff ! pffff !

    L'accalmie succède à la tempête. Les vents retenant leur haleine laissent paisiblement aborder les vaisseaux ; on arrive dans un pré / Tout bordé de ruisseau, de fleurs tout diapré / Séjour du frais, véritable patrie / Des zéphyrs. Les flûtes cessent de contrefaire les éléments et jouent des airs de danse ou dansent.

    Pendant les rappels, le chef se tourne à-demi vers le public et lui fait marquer le rythme en battant des mains.

  • H. M.

    Au Louvre, revu le David sacré roi par Samuel, de Claude Lorrain.

    Au premier plan, sous un haut portique se déroule la scène qui donne son nom à l'oeuvre. A côté, devant le palais, des serviteurs vont et viennent parallèlement au plan de la toile. Un sacrifice se prépare. On amène un bélier ; l'homme qui doit le mettre à mort attend debout, au centre, la double hache sur l'épaule. Au-delà s'étend un magnifique paysage de vallée, dans une douce lumière. Une ville est massée au pied des montagnes (dont le modèle est peut-être une ville d'Italie que le peintre a vue, de brique et de travertin, encore médiévale, fortifiée). Je ne peux m'empêcher de faire le lien entre cette cité et la royauté accordée à David (dans le tableau les deux éléments se répondent d'un plan à l'autre, à gauche)... Devant la ville, il y a un pont d'une forme peu commune, interrompue, comme un m disjoint : deux arches de pierre, une pile centrale, deux passerelles que l’on imagine en bois : dans le rapport imaginé, la symétrie de la construction fait écho à celle de l'instrument du sacrificateur...

    Peu après, le lisais : "Le labyrinthe, c'est le lieu de la double hache (Labryx)" / Robbe-Grillet à Cerisy : "Cela posé, je n'ai pensé ni au poignard, ni au Labyrinthe, ni à quoi que ce soit de ce genre mais à deux lettres qui au point de vue graphique sont les deux plus proches, puisqu'il y a des façons de tracer le M qui le font ressembler tout à fait à un H (--> Henri Martin, Dans le labyrinthe). (...) H. M., c'est le personnage dont le prénom est identique au nom de famille (??? --> Humbert Humbert, Lolita), et dont chaque moitié de lettre est identique à la deuxième moitié, ce qui produit une double annulation, comme si le nom y disparaissait lui-même en tant que nom" 
    (in Renaud Camus, Journal de Travers, Fayard, p226)