Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Histoire de mon suicide

Nous sommes réunis, frères et sœur, comme autrefois chez notre père. Sous le toit paternel, volets clos et portes fermées, il fait nuit ou jour à peine : c'est un soir ou une matinée de dimanche l'hiver, lampes allumées, et chacun vaque seul à son désœuvrement, encore vêtu des habits qu'il avait passés la nuit précédente pour dormir. Cependant, en cet instant même, sans déranger la tiédeur et le calme, et d'accord avec eux, je meurs. Plus tôt dans la journée ou la veille, j'ai avalé la dose de poison que je garde avec moi depuis l'enfance : un petit sachet gris, au col scellé, qu'il a fallu déchirer pour verser la poudre blanche dans la main ; puis de la paume à la bouche (il s'agit d'oxcylo-télamine, ou quelque chose comme ça, j'en apprendrai le nom savant tout à l'heure). Je ne saurais expliquer mon geste et je me vois envisager, également silencieux, l'heure suprême avec la plus parfaite indifférence. Tout allait donc prendre fin, de cette façon tiède et sereine, si mon frère, qui avait assisté bien auparavant sans dire un mot à la scène fatale, n'avait décidé d'aller à l'autre bout de la pièce avertir notre père. Le vieux chef de famille alors n'a pas exprimé grand chose. Je ne sais s'il agit par sollicitude ou par sens des responsabilités ou simple souci des convenances. Mais il assume encore une fois sa charge ; il enfile une vieille robe de chambre et sans s'habiller, insoucieux du décorum, descend quérir un médecin. Il est sorti. Le médecin est venu : je suis assis face à l'homme de l'art ; il prépare une seringue qui contient l'antidote. C'est inutile ; je sais à cet instant-là que le poison était sans effet, périmé depuis belle lurette, que la substance ou la scène était chose ressouvenue et non réelle.

Les commentaires sont fermés.