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Mes bouquins refermés

  • Toast funèbre

    Il y a quelque chose d'un peu dérisoire dans le "message" de la 2e de Mahler, ce "Je vivrai éternellement" proclamé avec toutes les forces spirituelles et matérielles de la musique et de l'orchestre, avec l'orgue, et les cloches.

    Ce n'est pas parce que je le chante de plus en plus fort que c'est de plus en plus vrai. Et le silence de la salle (percé çà et là de toux et de raclements de gorge) figure assez bien le manquement de l'éternité à la convocation qui lui est faite.

    Mais l'assemblée assise (malgré son enthousiasme) semble reprendre tout bas la réponse de la foule dans le Toast funèbre de Mallarmé :
    "...nous sommes
    La triste opacité de nos spectres futurs."

  • Galeries de peinture

    Après deux jours passés à la National Gallery de Londres, je ne peux qu'exprimer, à nouveau, mon admiration. Qui ne voudrait  accorder  au musée la place qu'il revendique ? il s'agit ici d'une des plus belles collections de peinture ancienne au monde. Sont exposés les plus hauts chefs-d'œuvre des plus grands peintres  et  les conditions de présentation sont presqu'idéales : l'espace, la lumière, le confort sont prodigués aux visiteurs nombreux ; à part la foule elle-même,  rien ne vient gêner leur délectation ; les vitres de protection (la plaie de la muséographie moderne) sont réduites au minimum (le minimum inévitable sans doute quand de si fragiles trésors sont exposés dans des lieux aussi ouverts). 

    Cependant, à mon sens, il manque quelque chose et je n'ai pas trouvé (pas davantage cette fois-ci, pendant ces quelques heures) ce qu'on appellera pompeusement, si on veut, le génie ou l'âme des lieux. Une unité, un principe, un rêve, une chimère... On sait qu'on verra aux Offices ou à l'Académie de Venise le fruit le plus riche de la ville qui les contient ; on sait qu'on trouvera au Rijksmuseum la gloire de Rembrandt et de la peinture hollandaise ; on sait que s'avèrent au Prado le miracle Velázquez et le destin Goya ; le KHM à Vienne possède avec la salle des Bruegel la seule universalité véritable à laquelle  l'empire des Habsbourgs puisse jamais prétendre. Au Louvre, La grande procession de la peinture française court dans les galeries du vieux palais jusqu'au rouge sang-de-bœuf des hautes salles Mollien où l'histoire et l'art marchent ensemble et résonnent dans une formidable cadence. Ici, quoi d'équivalent ?

    (Que manque-t-il à ce quasi paradis des amateurs d'art, qu'on savoure ailleurs ? Dommage que la peinture anglaise soit en grande partie exilée plus loin dans Londres ; deux ou trois salles entièrement dédiées à Constable et à Turner, qu'on soit fou de ces peintres ou non, permettraient de respirer un autre air... de voir des tableaux autrement qu'ainsi exposés, comme trophées de la fortune de l'Angleterre ou de la perspicacité de ses historiens d'art.)

  • Rhin et Meuse

    Que le soleil peigne d'hyacinthe et d'or les nuages noirs, cela est bien beau mais n'égale pas en grandeur le spectacle au couchant des bouches du Rhin et de la Meuse : le crépuscule des eaux froides dans le froid soir d'automne quand, roulant son corps dans le sable, le fleuve Python a étreint l'estuaire Laocoon et que l'Hydre aux dix têtes coupées enfouissant dans l'invisible son incapacité à voir plonge dans la Mer du Nord ! (doutons qu'elle meure, alors que sous les gorges décapitées continue à battre l'infime pulsation des flots).

  • "La malheureuse !"

    Dîner chez Mme de Béhague.

    Du feu dans les cheminées, car il fait froid comme en hiver, dans les premiers jours de mai. Je pense au récit que faisait Degas de sa première visite : "Je ne voulais pas y aller. Qu'avais-je à faire là ? On me dit : Vous ne pouvez pas refuser. Enfin, je me décide, j'arrive. Coups de timbre. Vestibule de marbre. Laquais en livrée. Escaliers de marbre. Salon, tapisseries, bibelots. Galerie, objets d'art. Là, un Fragonard de 800 000 francs ; là, un Boucher et des ivoires et des orfèvreries, de tout, pour des millions, et, au bout, sur ses fourrures sans prix, dans ce luxe, je la vois, la malheureuse !..."

    (H. de Régnier, Carnets.)

  • Souvenir d'avant-printemps

    Nous avons roulé le long des bois grand ouverts, sous les feuillages manquants. C'est le moment de l'avant-printemps. Mille petites fleurs blanches ont éclos dans les sous-bois auxquels encore, pour un temps, brièvement, la lumière accède. Cependant au loin on regarde flotter, immobile autour des branches nues, une brume d'elles toujours détachée, feuilles futures, qui trouble et bleuit le dessin, épaissit le trait. Un fantôme prend corps. Je me souviens des feux qu'on faisait autrefois dans le jardin à la fin de l'hiver ; on brûlait les dépouilles de la saison passée, brindilles et feuilles mortes. La fumée, que je voyais bleue à contre-jour, montait dans les branches de l'arbre en fleur.

  • Histoire de mon suicide

    Nous sommes réunis, frères et sœur, comme autrefois chez notre père. Sous le toit paternel, volets clos et portes fermées, il fait nuit ou jour à peine : c'est un soir ou une matinée de dimanche l'hiver, lampes allumées, et chacun vaque seul à son désœuvrement, encore vêtu des habits qu'il avait passés la nuit précédente pour dormir. Cependant, en cet instant même, sans déranger la tiédeur et le calme, et d'accord avec eux, je meurs. Plus tôt dans la journée ou la veille, j'ai avalé la dose de poison que je garde avec moi depuis l'enfance : un petit sachet gris, au col scellé, qu'il a fallu déchirer pour verser la poudre blanche dans la main ; puis de la paume à la bouche (il s'agit d'oxcylo-télamine, ou quelque chose comme ça, j'en apprendrai le nom savant tout à l'heure). Je ne saurais expliquer mon geste et je me vois envisager, également silencieux, l'heure suprême avec la plus parfaite indifférence. Tout allait donc prendre fin, de cette façon tiède et sereine, si mon frère, qui avait assisté bien auparavant sans dire un mot à la scène fatale, n'avait décidé d'aller à l'autre bout de la pièce avertir notre père. Le vieux chef de famille alors n'a pas exprimé grand chose. Je ne sais s'il agit par sollicitude ou par sens des responsabilités ou simple souci des convenances. Mais il assume encore une fois sa charge ; il enfile une vieille robe de chambre et sans s'habiller, insoucieux du décorum, descend quérir un médecin. Il est sorti. Le médecin est venu : je suis assis face à l'homme de l'art ; il prépare une seringue qui contient l'antidote. C'est inutile ; je sais à cet instant-là que le poison était sans effet, périmé depuis belle lurette, que la substance ou la scène était chose ressouvenue et non réelle.

  • Avant-Printemps

    Ces jours derniers, il a fait de singulières et charmantes journées d'avant-printemps, journées de fine lumière qui, même dans l'après-midi, conservent quelque chose de matinal.

    (Henri de Régnier, Carnets)