01 juillet 2009
"Je ne savais rien de moi"
Au bout de deux semaines et quelques jours, indulgent lecteur, je roulais vers lui, vers ce vaste monde, confortablement installé, côté coin-fenêtre, dans un coupé de première classe du Nord-Sud Express, orné de glaces, le bras appuyé sur l'accotoir de la banquette, la nuque contre la têtière au crochet du commode dossier, les jambes croisées, vêtu de flanelle anglaise bien repassée, mes bottines vernies gainées de guêtres claires. Ma malle de cabine bourrée d'effets avait été enregistrée, mes bagages à main - veau et crocodile - timbrés des monogrammes L. d. V. et de la couronne à neuf fleurons remplissaient le filet au-dessus de ma tête. (...)
(Félix Krull a pris le train pour Lisbonne, acceptant de prendre la place et l'identité du marquis de Venosta que ses parents envoyaient faire le tour du monde loin de sa bonne amie, la parisienne Zaza.)
Je m'avisais (...que) je devais chasser de mon âme tous les souvenirs rattachés à mon existence antérieure, désormais point valables.
Tel que j'étais là, je n'y avais plus droit, en quoi d'ailleurs je ne perdais rien. Mes souvenirs ! Devoir y renoncer ne constituait pas une perte. Seulement, il n'était guère facile de leur substituer avec quelque netteté ceux qui m'incombaient présentement. Le sentiment d'une certaine faiblesse mnémonique, même d'un trou dans la mémoire, n'était point sans me troubler dans mon coin luxueux. Je m'aperçus que je ne savais rien de moi (...)
(Thomas Mann, les Confessions du chevalier d'industrie Félix Krull, trad. L Servicen).
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25 juin 2009
Mal vus
Au Musée d'Orsay.
Les tableaux les plus célèbres sont souvent ceux qu'on voit le moins : je passe depuis vingt ans devant l'Olympia ou le Déjeuner sur l'herbe ; je remarque pour la première fois ce soir qu'Olympia n'a pas les cheveux courts, que ses cheveux sont coiffés en arrière et massés sur l'épaule gauche ; et, dans le Déjeuner, l'oiseau en vol au sommet de la toile (un bouvreuil ?).
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21 juin 2009
Souvenir de Ferrare
Immortalisée par Giuseppe Carducci et par Gabrielle D'Annunzio, cette rue de Ferrare est si connue des amoureux de l'art et de la poésie du monde entier que toute description en est superflue. Nous sommes, comme on le sait, exactement au coeur de cette partie nord de la ville qui fut ajoutée sous la Renaissance à l'exigu bourg médiéval et qui, précisément à cause de cela, s'appelle l'Addizione Erculea. Vaste, droit comme une épée depuis le château jusqu'au rempart, bordé sur toutes sa longueur par les brunes masses de demeures patriciennes, avec sa lointaine et sublime toile de fond de rouge brique, de vert végétal et de ciel, qui semble vraiment conduire à l'infini : le Corso Ercole I d'Este (...).
(Bassani - Le Jardin des Finzi-Contini, trad. M Arnaud)
Une épée, en effet, mais la pointe est dans les arbres : les moyens ont peut-être manqué pour bâtir la rue nouvelle sur toute sa longueur et l'extrémité est plantée de peupliers qui terminent la perspective, comme au théâtre une toile peinte continue le décor selon les lignes de fuite ; ou bien, la suite des palais et des feuillages figurent Apollon et Daphné et le moment où le dieu rejoint la nymphe et l'étreignant la perd.
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Réveillon
Corot, Le matin.
Dans le langage des ateliers, on appelait "réveillon" le petit point rouge apposé par le peintre pour allumer un fond endormi. Corot, dans ses paysages, fut le maître des réveillons.
(Jean Clair, Discours de réception à l'Académie française).
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19 juin 2009
Schubert
A l'auditorium du musée d'Orsay.
(Un livret qui contient le texte et la traduction des lieder est distribué à l'entrée. Au tout début du concert, on demande au public d'en tourner les pages avec précaution pour ne pas déranger la musique par des froissements continuels ; et l'audience se conforme à peu près à la consigne. En revanche rien n'est fait pour régler le ronflement des projecteurs et la négligence jure avec le soin apporté aux matériaux et à l'acoustique de la salle).
Les deux parties du Chant du cygne de Schubert sont séparées par une entracte et quelques lieder supplémentaires, insérés à la fin du premier groupe.
Le naturel de la voix est extraordinaire. Elle évolue, sans rupture, du ton de la conversation (à l'échelle des petites dimensions de l'auditorium) à de véritable coups de semonce en atteignant les points culminants des poèmes. Le souffle et le timbre sont les mêmes (Ni la voix ni l'air ne gardent la trace de l'ébranlement qui vient de les traverser). La cohérence du chant est ainsi à la mesure du disparate des pièces : passant de "l'horreur lucide" du Double de Heine à la sentimentalité un peu niaise du Pigeon voyageur de Seidl.
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17 juin 2009
Jephta
Jephté a fait le voeu, s'il obtenait la victoire, de donner à Dieu ou bien d'offrir en sacrifice cela ou celui-là qui en premier, à son retour de la bataille, paraîtrait devant lui : bien évidemment (la promesse et la circonstance se confondent, l'une est l'avers de l'autre), le moment venu, c'est son unique fille qui l'accueille. O douleur ! La mère et l'amant se révoltent, le père se désole. Mais la fille ne se dérobe pas :
Mon père, commandez : vous serez obéi
L'action pourrait s'arrêter là, à cette fin de l'acte 2, et la suite, qui voit la promesse dénouée et la jeune fille sauvée, ne semble qu'une fausse solution, une rémission mensongère.
Alors Jephté, accablé, accepte le sacrifice dans un long récitatif où les mots finissent par manquer : I can no more. Le choeur prend la parole How dark, O Lord, are Thy decrees et termine son triste commentaire en reportant à la maxime "Whatever is, is right." La phrase, répétée, commence par le désarroi du "Whatever is" jeté aux ténèbres ; à quoi répond l'assurance du bref "is right". Mais la certitude a quelque chose de sinistre et sa solidité le poids d'un coup porté à la nuque.
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12 juin 2009
Portrait
Goya, Portrait de Don Luis Maria de Cistué.
(Les joues sont grosses, délicates et roses comme celles d’un vieil aristocrate ; elles apparaissent trop précises contrastant avec les couleurs vibrantes de la ceinture et de l’habit. Le sérieux de l’enfance fige les traits ; le petit garçon nous regarde bien en face.
Mais il songe tout de même à son chien ; et tend les deux mains qui tiennent la ficelle pour que l’animal aussi tourne la tête et prenne la pose : mais, au lieu de ça, le chien regarde son maître.)
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