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19 septembre 2015

"La malheureuse !"

Dîner chez Mme de Béhague.

Du feu dans les cheminées, car il fait froid comme en hiver, dans les premiers jours de mai. Je pense au récit que faisait Degas de sa première visite : "Je ne voulais pas y aller. Qu'avais-je à faire là ? On me dit : Vous ne pouvez pas refuser. Enfin, je me décide, j'arrive. Coups de timbre. Vestibule de marbre. Laquais en livrée. Escaliers de marbre. Salon, tapisseries, bibelots. Galerie, objets d'art. Là, un Fragonard de 800 000 francs ; là, un Boucher et des ivoires et des orfèvreries, de tout, pour des millions, et, au bout, sur ses fourrures sans prix, dans ce luxe, je la vois, la malheureuse !..."

(H. de Régnier, Carnets.)

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19 mai 2015

Souvenir d'avant-printemps

Nous avons roulé le long des bois grand ouverts, sous les feuillages manquants. C'est le moment de l'avant-printemps. Mille petites fleurs blanches ont éclos dans les sous-bois auxquels encore, pour un temps, brièvement, la lumière accède. Cependant au loin on regarde flotter, immobile autour des branches nues, une brume d'elles toujours détachée, feuilles futures, qui trouble et bleuit le dessin, épaissit le trait. Un fantôme prend corps. Je me souviens des feux qu'on faisait autrefois dans le jardin à la fin de l'hiver ; on brûlait les dépouilles de la saison passée, brindilles et feuilles mortes. La fumée, que je voyais bleue à contre-jour, montait dans les branches de l'arbre en fleur.

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08 avril 2015

Histoire de mon suicide

Nous sommes réunis, frères et sœur, comme autrefois chez notre père. Sous le toit paternel, volets clos et portes fermées, il fait nuit ou jour à peine : c'est un soir ou une matinée de dimanche l'hiver, lampes allumées, et chacun vaque seul à son désœuvrement, encore vêtu des habits qu'il avait passés la nuit précédente pour dormir. Cependant, en cet instant même, sans déranger la tiédeur et le calme, et d'accord avec eux, je meurs. Plus tôt dans la journée ou la veille, j'ai avalé la dose de poison que je garde avec moi depuis l'enfance : un petit sachet gris, au col scellé, qu'il a fallu déchirer pour verser la poudre blanche dans la main ; puis de la paume à la bouche (il s'agit d'oxcylo-télamine, ou quelque chose comme ça, j'en apprendrai le nom savant tout à l'heure). Je ne saurais expliquer mon geste et je me vois envisager, également silencieux, l'heure suprême avec la plus parfaite indifférence. Tout allait donc prendre fin, de cette façon tiède et sereine, si mon frère, qui avait assisté bien auparavant sans dire un mot à la scène fatale, n'avait décidé d'aller à l'autre bout de la pièce avertir notre père. Le vieux chef de famille alors n'a pas exprimé grand chose. Je ne sais s'il agit par sollicitude ou par sens des responsabilités ou simple souci des convenances. Mais il assume encore une fois sa charge ; il enfile une vieille robe de chambre et sans s'habiller, insoucieux du décorum, descend quérir un médecin. Il est sorti. Le médecin est venu : je suis assis face à l'homme de l'art ; il prépare une seringue qui contient l'antidote. C'est inutile ; je sais à cet instant-là que le poison était sans effet, périmé depuis belle lurette, que la substance ou la scène était chose ressouvenue et non réelle.

06 mars 2015

Avant-Printemps

Ces jours derniers, il a fait de singulières et charmantes journées d'avant-printemps, journées de fine lumière qui, même dans l'après-midi, conservent quelque chose de matinal.

(Henri de Régnier, Carnets)

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06 décembre 2014

Oratorio de Noël

Un collègue obligeant propose de me raccompagner en voiture, non pas en réalisant un détour si grand qu'il me déposerait devant ma porte, mais jusqu'à une gare proche d'où je pourrai regagner facilement Paris. Et comme il sait que j'aime ce genre de choses, à peine assis au volant, il a poussé un disque dans l'auto-radio et annonçant "Mozart !" se tourne vers moi avec le sourire. Je reconnais les timbales et les flageolets du "Jauchzet, frohlocket, auf, preiseit die Tage" mais je me garde bien de le détromper, d'autant que le nom de Bach m'échappe longtemps. A la gare, la préposée a placé devant elle sur la table un paquet de billets imprimés et, prenant avantage du petit pouvoir qui lui est conféré dans les quelques minutes qui précèdent l'arrivée du train de Pontoise, elle pérore longtemps en les distribuant aux voyageurs qui attendent leur commande. Je finis par perdre patience et fais mine d'aller là-bas aux guichets prêt à m'acquitter une seconde fois du prix du transport. Alors elle me tend de mauvaise grâce le récépissé et, avec des airs désormais de cartomancienne, elle lit à haute voix dans mon passé signalant à qui veut l'entendre la quantité de labeur bête et pressé où j'ai perdu mon temps et me prophétise un avenir semblable de travail opiniâtre et stérile. Peu m'importe ! je m'éloigne vers le quai sans lui accorder plus d'attention emportant à la traîne, comme une petite valise derrière moi, le faix peut-être imaginaire de ce futur et de ce passé ratés.

21 novembre 2014

L'embellie tardive

S'il y a une constante dans la manière que j'ai de réagir aux accidents de l'ombre et de la lumière qui se distribuent avec caprice tout au long de l'écoulement d'une journée, c'est bien le sentiment de joie et de chaleur, et, davantage encore peut-être, de promesse confuse d'une autre joie encore à venir, qui ne se sépare jamais pour moi de ce que j'appelle, ne trouvant pas d'expression meilleure, l'embellie tardive − l'embellie, par exemple, des longues journées de pluie qui laissent filtrer dans le soir avancé, sous le couvercle enfin soulevé des nuages, un rayon jaune qui semble miraculeux de limpidité — l'embellie mouillée et nordique de certains ciels de Ruysdaël — l'embellie crépusculaire au ras de l'horizon, plus lumineuse, plus chaude, que je peux revoir quelquefois au Louvre dans un petit tableau de Titien qui me captive : La Vierge au lapin.

(Julien Gracq, Les Eaux étroites)

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Arches

« Mais ces frayeurs ne s'arrêtent pas là, j'en ai bien d'autres. Par exemple, j'ai la phobie des arcs — les arcs de triomphe, bien sûr, mais surtout certaines arches anciennes que l'on rencontre dans les rues des vieux quartiers. Ce ne sont pas, d'ailleurs, à proprement parler les arches, mais l'espace aérien qu'elles déterminent... J'ai le souvenir d'avoir éprouvé une étrange terreur en découvrant, au bout d'une rue déserte de je ne sais quelle capitale, une petite voûte, ou plutôt un porche donnant sur l'infini. C'était une rue montante qui, par delà le monument commençait indubitablement à descendre. Aussi, du bas de la rue, la vue de cette arche débouchait en plein horizon. Je dois avouer que je restai quelques minutes pétrifié par ce phénomène. »

(Mário de Sá-Carneiro, La Confession de Lúcio, trad. D. Touati)

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