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Mes bouquins refermés - Page 5

  • Peu d'épaisseur

    Le pays est sans épaisseur ;  ses lanières, ses attaches et ses palmes sont découpées dans une simple pellicule de matière hétérogène et liée ; un filet a été jeté sur les eaux et flotte, et on s'attend à voir tout cela : champs et usines, serres et immeubles danser comme un bouchon au passage d'une grosse péniche ou d'un porte-conteneurs. Ou un brusque appel de la corde immergée entraînera par dessous le pays au fond de l'eau.

  • L'autre appartement

    Je suis sorti tôt ce matin et j’ai rejoint à pied mon second appartement. La nuit n’était pas terminée, le lit était fait et j’aurais pu m’y allonger jusqu'à l’heure définitive du réveil. Tout ici est bien aménagé et si bien entretenu qu’on peut s’y installer dans l'instant ; il n’y a que ce reste de froid et la pâleur qui hante les lieux déserts et qu’il est difficile de chasser. Je viens rarement ici. Qu’ai-je à faire d’un autre logement, tout proche de celui que j’habite ? je n’en ai pas l’usage. Je vais et je viens de la chambre à la cuisine sans m'asseoir, je traverse rapidement le bref corridor, je passe les deux ou trois seuils qui marquent l'espace, je m'appuie au montant de la fenêtre et je regarde dehors les premières lueurs du jour. Il y a longtemps sans doute que je possède cet endroit. Il me semble que son existence résulte d'un malentendu ancien, que j’en ai fait l’acquisition à l’occasion d’un déménagement mouvementé, qu’il y a eu une erreur dans la correspondance entre l’ancien et le nouvel état et qu’il est demeuré de la soustraction ce reste irrécusable. J’oublie à la longue jusqu’à l’existence de cette seconde demeure et peut-être finirai-je par en perdre l’adresse et, avec clés et codes, le moyen d’y entrer. Mais, quand je m'en crois débarrassé, le souvenir de l'habitation vide revient m’importuner : je m’inquiète de la dépense inutile et je me désole de l’aberrant gaspillage que représentent ces pièces inoccupées. Alors c’est tout comme si j’habitais pendant une heure le logement vacant. Je ne sais pas comment m’en défaire.

  • Bayreuth

    J'ai rêvé de Bayreuth cette nuit. Nous arrivions dans la petite capitale de Wilhelmine ; ce n'était qu'une étape de notre voyage d'Allemagne. Mais vers trois heures, trois heures et demie, une certaine fébrilité me gagne. Ne sommes-nous pas dans la période du Festival ? Peut-être y a-t-il représentation aujourd'hui ? J'interromps nos déambulations dans le minuscule centre-ville rococo ou notre installation dans je ne sais quels confortables Gasthaus ou Pension, et j'abandonne mes compagnons de voyage. Je commence l'ascension de la Colline. Je ne reconnais pas le versant par où je l'entreprends mais la fréquentation de piétons en habits de cérémonie et les allées (à plein) et venues (à vide) de limousines, au fur et à mesure que je me l'élève, donnent l'espoir d'être sur la bonne voie. Cependant la ruelle finit en impasse immédiatement en-dessous du parc (derrière les grands arbres, au pied du monument à Cosima) et je dois escalader le rebord qui termine le jardin de ce côté, par quelques mouvements que la hauteur du mur et l'absence d'aspérités rendent assez pénibles. Enfin je suis à la buvette (l'une de celles qui envahissent le site et font douter si le Festival n'est pas avant tout une entreprise de restauration augmentée d'une salle de spectacle). J'attrape un prospectus sur le comptoir, je négocie l'emprunt d'un stylo à la serveuse aux avant-bras nus, gras et courts qui verse des bières ; et j'écris en lettres capitales de part et d'autre du texte imprimé : SUCHE KARTE. Cette formalité accomplie, je m'adresse à un petit groupe de revendeurs agités et bredouille, l'offre de places surnuméraires s'avère supérieure à la demande, qui désespèrent d'attirer l'attention et se retournent impatiemment à mon arrivée. J'ai vidé mon portefeuille, six billets de vingt, un de cinq ; j'ai fait l'acquisition d'un premier rang de galerie. Je n'ai pas entendu les sonneries rituelles au balcon extérieur mais les ouvreurs font signe de se presser. Je monte dans les étages que je découvre ; il y a des terrasses qui font que l'on passe sans arrêt de l'ombre de la salle à la lumière du jour, que l'on se retrouve à l'air libre à peu près dès avoir quitté son siège. Le rideau est ouvert sur le décor du premier acte de Parsifal (oui c'est bien Parsifal que l'on joue ce soir). Je vois une banquise et un lac d'eau grise et trouble. Un spectateur se retourne goguenard : "Bienvenue au bain des phoques et des morses !". 

  • "Le monde a eu sa raison d'être"

    Dimanche 19 mars [1893].

    Je trouve Mallarmé au concert. On y joue la fin du Crépuscule des dieux et, en revenant, le long des Champs-Elysées, il dit, à propos de ce morceau : "Ah ! c'est extraordinaire de férocité. L'orchestre s'acharne autour de cette mourante, il hurle autour d'elle. Parfois, il la caresse sournoisement, la frôle, puis chaque instrument emporte d'elle comme un lambeau, une mélodie. Puis, Bünnehilde morte, tout continue, les instruments libérés se mêlent et ce sont des bruits de la nature, le vent, la foudre, la pluie qui lui survivent... Et tout peut recommencer : la grande épopée qu'elle a contenue, toutes les images de la nature qu'elle a crues des dieux et qui en étaient les grandes forces personnifiées."

    "Oh ! ajoute-t-il, ce sont des pages décisives. Après cela, tout peut crouler Le monde a eu sa raison d'être."

    (Henri de Régnier, Les Cahiers.)

  • Au-delà haut-de-forme

    Rien n'égale le charme de la parole de Mallarmé. Est-ce ce tour de phrases, ce choix des mots, l'un élégant, l'autre d'une justesse savante, l'accent indicatif et précis, la voix mélodieuse et sans rature ? L'autre soir, il parlait de l'idéalisme :

    "Oui, disait-il, il y a un au-delà. Les siècles passés l'ont placé, par une sorte d'habile tricherie, en dehors de l'homme. Puis l'autre erreur a eu lieu de borner l'homme à sa vie. La vérité est que, pour l'homme, l'au-delà est en lui-même. L'au-delà est la connaissance du monde. Il y a, à la surface de la terre, une aristocratie qui a cette connaissance : ce sont les héros. L'homme est le héros. L'acquisition de cette connaissance, je l'appelle la littérature -- le vrai nom serait : la musique. C'est percevoir des rapports, recréer une représentation ordonnée des choses, s'élever jusqu'à l'idée. Dès qu'il y a littérature, il y a idéalisme."

    Mais qu'est-ce que je transcris auprès de ce qu'il disait ! Et il ajoutait : "Le costume moderne est une étonnante caricature de l'homme. Ainsi, chaque homme porte sur sa tête son au-delà égalitaire, le même pour tous : c'est un chapeau haut-de-forme." Et il disait, en souriant : "L'homme, avec ses membres, a un air déraciné et noueux et mal en équilibre. Retournez-le et le voici à l'aise et d'aplomb dans le pot de son chapeau."

    (Henri de Régnier, Les Cahiers)

  • Les escaliers dressés

    Nous, derrière les remparts, mal assurés,
    sur les escaliers dressés par la hauteur,
    pour regarder le monde étalé sur l'autre pente,
    notre pouvoir au soleil chaleureux, pour nous réjouir
    d'une cité apparue dans ses feuillages.

    .....
    Le ciel est clair et les dômes, de proche en proche,
    tiennent en ordre les quartiers.

     

    (André Frénaud, La Sorcière de Rome)

  • Il manque une phrase

    Manquait une phrase : je partis à sa recherche, insoucieux du reste du troupeau. Dès lors, je parcourais ces lignes, montant et descendant, galopant de page en page, gravissant ou dévalant les pentes sous l'averse, escaladant des sommets ; une improbable éclaircie me précédait, qui disparaissait au moment où je comptais l'atteindre. Je franchissais l'étendue, j'allais d'une extrémité jusqu'à l'autre, je m'élançais du début vers la fin, comme s'il fallait porter là-bas un avis et, revenant, rapporter la réponse qui ne pouvait attendre, mais parvenue au point de départ ne donnait pas satisfaction, nécessitait un nouveau voyage, une nouvelle question, seconde, troisième, quatrième, cinquième, n-ième, dans un sens puis à rebours, à l'endroit, à l’envers. Le dialogue continuait, ne savait s’arrêter, et ma navette restait sans objet : car je n'étais assurément chargé d'aucune message. Je n'avais rien à dire ;  d'ailleurs, dans ces solitudes, à qui aurais-je pu le dire, ce rien ? Ma besace brinquebalait, légère, et ma cervelle était désencombrée d'aucune commission. J'allais et venais sur la triste lande courant d’un bord à l’autre comme un rayon captif entre deux miroirs, comme un nageur touchant aux bornes seulement pour faire le ricochet et jaillir à nouveau. Entre deux rebonds, je filais, je fixais la route sous le ventre de ma monture ; j'étais trop loin d'elles pour m'intéresser longtemps aux lueurs fugitives qui brillaient en avant, à distance. La voie s'étendait ininterrompue, sans une brèche, sans une lacune ; et elle devenait plus longue à chaque trajet ; oui, elle s’augmentait par l’effet de mon passage, elle s’étirait, s'additionnait de détours, d’interpolations, de digressions. On voit dans la montagne, au bord des sentiers, des amas de cailloux que les voyageurs, l'un après l'autre, ont monté en y jetant une pierre, jusqu'à ce que le tas finisse par crouler. Ma route, elle, grandissait par le milieu et j'étais seul à la faire. L'addition se glissait sous le pas comme un tapis roulant qui sort par une fente. Jetant un œil en arrière, je trouvais qu'un morceau de ma foulée s'était intercalé dans la piste : avalé, ingéré, incorporé, il la prolongeait sans la tordre, s'amalgamant au pavé ni dur ni élastique ; et le rajout n'apparaissait pas plus neuf, pas moins usé que le reste de la chaussée, il était frappé de la même marque monotone : de ces vingt-six, vingt-huit ou trente motifs qui s'arrangent en guirlande. Les mots s'accrochaient les uns aux autres et formaient une file ; une lointaine impulsion là-bas inconnue venait faire vibrer le dernier maillon. Ainsi, l'espace croissait ; cependant la traversée ne semblait pas plus longue, peut-être accélérais-je sans cesse. Quand je relevais la tête, je sentais le souffle rapide du mouvement qui m'emportait. Mais, quand je me baissais sur la selle, me cramponnant pour ne pas tomber, le temps au contraire ralentissait et allait s'annulant presque au ras du sol ; alors, je pouvais poser la main par terre pour palper les jointures du texte. Ce que je cherchais était invisible et absent mais j'imaginais qu'il pouvait apparaître en creux, dans le minuscule relief de l'écriture ; je tâtais et murmurais : ce qui échappait au pouvoir des yeux se révélerait à la pulpe des doigts ou à la délicatesse du chuchotement. Le travail requérait une patience extrême. Pourtant l'ongle ne trouvait pas la commissure où se glisser pour ouvrir l'intervalle, comme on fait sauter un couvercle. Écartant les deux tronçons, j'aurais alors vu le vide derrière et sa pure lumière, infinie. Redressé, j'embrassais d'un regard toute l'étendue. Le paysage lui-aussi se développait au fur et à mesure des mes voyages circulaires. Les médiocres éminences s'échelonnaient vers l'horizon. Elles se cachaient les unes derrière les autres si bien que la contrée tout en prenant de l'ampleur gardait toujours à peu près le même visage. Je voyais au loin des éclats se poursuivre l'un l'autre et disparaître à l'approche ; je contemplais la forme des collines, l'angle des ravins et leurs intersections : un point de vue plus élevé aurait peut-être permis d'y déceler un alphabet supérieur dont le colossal agencement épellerait un autre texte. Inutile pensée : aucune hauteur ne se hissait franchement au-dessus des autres. Il n'y avait pas de panorama d'ensemble... Je me consolais en pensant que les formules que j'y trouverais ne seraient pas différentes de celles que j'avais déjà et que je n'y déchiffrerais pas celle que je cherchais. Penché à nouveau, la tête en bas, je ne distinguais pas à trois pas, hormis l'immuable et morne nuée. Lisant, relisant, je haletais, cherchant toujours, scrutant mais trop vite tous ces mots qui forment une chaîne, je ne savais pas, je voyais le chemin sorti de moi, je m’entendais moi-même dans l’écho de la cavalcade ; et, écrivant, je marmonnais : Il manque une phrase ! Il manque une phrase !