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Mes bouquins refermés - Page 5

  • Sir Edward Bulwer Lytton believes himself invisible

    Mrs Huth Jackson in A Victorian Childhood says: 'Lord Arthur Russel told me, many years later, that when a small boy he was taken to Knebworth by his mother. Next morning he was in the big hall having breakfast when a strange-looking old gentleman in a shabby dressing-gown came in and walked slowly round the table staring at each of the guests in turn. He heard his mother's neighbour whisper to her, "Do not take any notice, he thinks he is invisible." It was Lord Lytton himself.'

    (Virginia Woolf, Flush)

  • Jude the Obscure

    My children--

    -- are dead

    And it is right that they should be!

     

    I am glad--

    -- almost

    They were sin-begotten.

    They were sacrificed to teach me how to live! 
    Their death was the first stage of my purification.
    That's why they have not died in vain! 

     (Hardy, Jude the Obscure, les "stances" de Sue)

  • Peu d'épaisseur

    Le pays est sans épaisseur ;  ses lanières, ses attaches et ses palmes sont découpées dans une simple pellicule de matière hétérogène et liée ; un filet a été jeté sur les eaux et flotte, et on s'attend à voir tout cela : champs et usines, serres et immeubles danser comme un bouchon au passage d'une grosse péniche ou d'un porte-conteneurs. Ou un brusque appel de la corde immergée entraînera par dessous le pays au fond de l'eau.

  • L'autre appartement

    Je suis sorti tôt ce matin et j’ai rejoint à pied mon second appartement. La nuit n’était pas terminée, le lit était fait et j’aurais pu m’y allonger jusqu'à l’heure définitive du réveil. Tout ici est bien aménagé et si bien entretenu qu’on peut s’y installer dans l'instant ; il n’y a que ce reste de froid et la pâleur qui hante les lieux déserts et qu’il est difficile de chasser. Je viens rarement ici. Qu’ai-je à faire d’un autre logement, tout proche de celui que j’habite ? je n’en ai pas l’usage. Je vais et je viens de la chambre à la cuisine sans m'asseoir, je traverse rapidement le bref corridor, je passe les deux ou trois seuils qui marquent l'espace, je m'appuie au montant de la fenêtre et je regarde dehors les premières lueurs du jour. Il y a longtemps sans doute que je possède cet endroit. Il me semble que son existence résulte d'un malentendu ancien, que j’en ai fait l’acquisition à l’occasion d’un déménagement mouvementé, qu’il y a eu une erreur dans la correspondance entre l’ancien et le nouvel état et qu’il est demeuré de la soustraction ce reste irrécusable. J’oublie à la longue jusqu’à l’existence de cette seconde demeure et peut-être finirai-je par en perdre l’adresse et, avec clés et codes, le moyen d’y entrer. Mais, quand je m'en crois débarrassé, le souvenir de l'habitation vide revient m’importuner : je m’inquiète de la dépense inutile et je me désole de l’aberrant gaspillage que représentent ces pièces inoccupées. Alors c’est tout comme si j’habitais pendant une heure le logement vacant. Je ne sais pas comment m’en défaire.

  • Bayreuth

    J'ai rêvé de Bayreuth cette nuit. Nous arrivions dans la petite capitale de Wilhelmine ; ce n'était qu'une étape de notre voyage d'Allemagne. Mais vers trois heures, trois heures et demie, une certaine fébrilité me gagne. Ne sommes-nous pas dans la période du Festival ? Peut-être y a-t-il représentation aujourd'hui ? J'interromps nos déambulations dans le minuscule centre-ville rococo ou notre installation dans je ne sais quels confortables Gasthaus ou Pension, et j'abandonne mes compagnons de voyage. Je commence l'ascension de la Colline. Je ne reconnais pas le versant par où je l'entreprends mais la fréquentation de piétons en habits de cérémonie et les allées (à plein) et venues (à vide) de limousines, au fur et à mesure que je me l'élève, donnent l'espoir d'être sur la bonne voie. Cependant la ruelle finit en impasse immédiatement en-dessous du parc (derrière les grands arbres, au pied du monument à Cosima) et je dois escalader le rebord qui termine le jardin de ce côté, par quelques mouvements que la hauteur du mur et l'absence d'aspérités rendent assez pénibles. Enfin je suis à la buvette (l'une de celles qui envahissent le site et font douter si le Festival n'est pas avant tout une entreprise de restauration augmentée d'une salle de spectacle). J'attrape un prospectus sur le comptoir, je négocie l'emprunt d'un stylo à la serveuse aux avant-bras nus, gras et courts qui verse des bières ; et j'écris en lettres capitales de part et d'autre du texte imprimé : SUCHE KARTE. Cette formalité accomplie, je m'adresse à un petit groupe de revendeurs agités et bredouille, l'offre de places surnuméraires s'avère supérieure à la demande, qui désespèrent d'attirer l'attention et se retournent impatiemment à mon arrivée. J'ai vidé mon portefeuille, six billets de vingt, un de cinq ; j'ai fait l'acquisition d'un premier rang de galerie. Je n'ai pas entendu les sonneries rituelles au balcon extérieur mais les ouvreurs font signe de se presser. Je monte dans les étages que je découvre ; il y a des terrasses qui font que l'on passe sans arrêt de l'ombre de la salle à la lumière du jour, que l'on se retrouve à l'air libre à peu près dès avoir quitté son siège. Le rideau est ouvert sur le décor du premier acte de Parsifal (oui c'est bien Parsifal que l'on joue ce soir). Je vois une banquise et un lac d'eau grise et trouble. Un spectateur se retourne goguenard : "Bienvenue au bain des phoques et des morses !". 

  • "Le monde a eu sa raison d'être"

    Dimanche 19 mars [1893].

    Je trouve Mallarmé au concert. On y joue la fin du Crépuscule des dieux et, en revenant, le long des Champs-Elysées, il dit, à propos de ce morceau : "Ah ! c'est extraordinaire de férocité. L'orchestre s'acharne autour de cette mourante, il hurle autour d'elle. Parfois, il la caresse sournoisement, la frôle, puis chaque instrument emporte d'elle comme un lambeau, une mélodie. Puis, Bünnehilde morte, tout continue, les instruments libérés se mêlent et ce sont des bruits de la nature, le vent, la foudre, la pluie qui lui survivent... Et tout peut recommencer : la grande épopée qu'elle a contenue, toutes les images de la nature qu'elle a crues des dieux et qui en étaient les grandes forces personnifiées."

    "Oh ! ajoute-t-il, ce sont des pages décisives. Après cela, tout peut crouler Le monde a eu sa raison d'être."

    (Henri de Régnier, Les Cahiers.)

  • Au-delà haut-de-forme

    Rien n'égale le charme de la parole de Mallarmé. Est-ce ce tour de phrases, ce choix des mots, l'un élégant, l'autre d'une justesse savante, l'accent indicatif et précis, la voix mélodieuse et sans rature ? L'autre soir, il parlait de l'idéalisme :

    "Oui, disait-il, il y a un au-delà. Les siècles passés l'ont placé, par une sorte d'habile tricherie, en dehors de l'homme. Puis l'autre erreur a eu lieu de borner l'homme à sa vie. La vérité est que, pour l'homme, l'au-delà est en lui-même. L'au-delà est la connaissance du monde. Il y a, à la surface de la terre, une aristocratie qui a cette connaissance : ce sont les héros. L'homme est le héros. L'acquisition de cette connaissance, je l'appelle la littérature -- le vrai nom serait : la musique. C'est percevoir des rapports, recréer une représentation ordonnée des choses, s'élever jusqu'à l'idée. Dès qu'il y a littérature, il y a idéalisme."

    Mais qu'est-ce que je transcris auprès de ce qu'il disait ! Et il ajoutait : "Le costume moderne est une étonnante caricature de l'homme. Ainsi, chaque homme porte sur sa tête son au-delà égalitaire, le même pour tous : c'est un chapeau haut-de-forme." Et il disait, en souriant : "L'homme, avec ses membres, a un air déraciné et noueux et mal en équilibre. Retournez-le et le voici à l'aise et d'aplomb dans le pot de son chapeau."

    (Henri de Régnier, Les Cahiers)