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Noms de musiciens

  • Debussy

    Récital de mélodies de Debussy à la Maison de la Radio.

    (Entendre les Chansons de Bilitis, c’est retrouver la prosodie de Pelléas et Mélisande, cette façon caractéristique de dévider, sans le rompre, le fil des vers démesurés élaborés par Louÿs ou par Maeterlinck. La voix épouse le profil gigogne de ces alexandrins tératologiques et la musique porte le souffle dans leurs emboîtements jusqu'à la finale retardée :

    ma mère ne croira jamais que je suis restée si longtemps à chercher ma ceinture perdue

    comme

    le troisième jour qui suivra cette lettre allume une lampe au sommet de la tour qui regarde la mer

    La chevelure ou le prétexte de la parure égarée sont des accessoires, et des lieux communs, mis en usage par l’un et l’autre poète ; mais l’érotisme est plus actuel chez Louÿs. Les trois poèmes choisis par Debussy pourraient s’intituler : l’initiation, l’union (en rêve), l’animal triste. Dans le dernier, le Tombeau des naïades, le paysage d’églogues se retrouve plongé dans un hiver septentrional. L’image qui clôt la pièce est empruntée (il me semble) au Faune de Mallarmé (qui dans tout ceci n’est jamais bien loin).

    Et avec le fer de sa houe il cassa la glace de la source où jadis riaient les naïades. Il prenait de grands morceaux froids, et, les soulevant vers le ciel pâle, il regardait au travers.

    vient de :

    Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,
    Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
    Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide
    Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
    D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.

    Je ne sais pas s’il faut comprendre que le morceau de glace, vu en transparence, rappelle l’éclat laiteux de la carnation des nymphes perdues.)

  • Bartók, Mahler

    Concert salle Pleyel.

    (Cela faisait des années que je n'avais pas entendu le premier concerto pour violon de Bartók. Je l'ai beaucoup écouté, il y a bien longtemps, avec une dilection particulière pour le premier mouvement. Celui-ci fait partie de ces morceaux, j’en pourrais donner trois ou quatre autres exemples, dont l’audition appelle immédiatement à la mémoire un texte avec lequel il s'est un jour rencontré. J'avais la mauvaise habitude, je l'ai encore, de laisser la musiquer jouer tout en lisant ; comme, en général, la musique requiert l'attention moins fortement que le livre, on finit par ne plus guère l’entendre, ravalée, sinon par intervalles, au rôle subsidiaire de fond sonore. Mais  quelquefois elle s'insinue entre les lignes et le hasard ou une secrète affinité font qu'elle devienne indissociablement mêlée à un passage marquant du livre lu. On s’en rend compte ultérieurement, à la réécoute (dans l’éternelle répétition, les sons reviennent plus souvent que les mots). Et le rapprochement se renforce alors par la remémoration, qui achève de trouver des ressemblances, inventées ou réelles, entre les deux éléments amalgamés.

    Loin des intentions élégiaques du compositeur (un portrait de la femme aimée), il s’agit ici d’un passage de Kafka, dans l’Amérique. Au chapitre trois, Karl Rossman, le jeune émigrant, passe outre les réticences de son oncle et accepte l’invitation d’un ami de celui-ci à venir dîner dans sa maison de campagne. Il fera connaissance là-bas de la fille de son hôte. Comme l’endroit est assez éloigné de la ville, Karl doit également y passer la nuit. Mais la soirée se déroule moins heureusement que prévu et l’atmosphère s’imprègne peu à peu des teintes du cauchemar. Délaissé de tous, Karl se retrouve seul dans la chambre qu’on lui a préparée, avant d’en ressortir pour explorer les lieux. La scène suivante appartient (si pareille catégorie existe) au genre des déambulations nocturnes dans une maison inconnue. La musique commence alors : le héros marche dans un long corridor,  le fil du violon est ténu comme la bougie tremblotante qu’il tient à la main, cependant l’orchestre, plus vague et plus vaste, figure les ténèbres incertaines qui s’étendent autour de lui. La villa se prolonge au-delà du raisonnable, un courant d’air improbable et constant trahit sans doute quelque communication avec l’extérieur. Le passage n’est pas si long à lire que ne dure la musique mais il culmine avec elle dans un élargissement imprévu de l’espace, que je fais coïncider avec le climax orchestral.)

    Soudain le mur, d'un côté du couloir, cessa pour faire place à une balustrade de marbre glacial. Karl posa la bougie près de lui et se pencha prudemment par-dessus. Il sentit l'haleine d'un vide obscur. Si c'était là le grand hall de la maison – à la lueur de la bougie apparaissait un morceau de plafond traité en voûte –,  pourquoi  n'était-il pas entré en passant par ce hall ? A quoi pouvait servir cette grande salle profonde ? On était penché là comme sur la galerie d'une église.

    (Kafka, Amerika ou Le Disparu – trad. B Lortholary)

  • Gounod, Saint-Saens, Chostakovitch

    Concert à la salle Pleyel.

    (Joli moment à la toute fin du mouvement central du concerto de Saint-Saens. Le violon, au plus aigu, cercle d’un fil de cuivre les délicates pièces rondes que souffle la clarinette ; c’est merveille de voir les deux instruments s’ajuster si bien malgré la distance. Tout le mouvement est repris en bis ; on peut donc admirer deux fois la prouesse mais il faut aussi supporter alors l’ennui de tout ce qui la précède.)

  • Mozart, Bruckner

    Concert salle Pleyel.

    (L’Adagio de la Septième est joué avec une certaine lenteur ; elle laisse, à chaque retour, les tubas Wagner longtemps monter et imprégner les lointains de leur couleur, où marche le souvenir du convoi funèbre de Siegfried. Mais le plus beau, encore une fois, c’est, après la grande vague du climax (couronnée d’un coup de cymbales et de la sonnerie du triangle, un peu d’écume), quand le flot se retire, la vaste clairière lumineuse, augurale et vide (le chef bat la mesure comme l’aruspice dessine le templum dans le ciel.) )

  • Prokofiev, Scriabine

    Concert salle Pleyel.

    (Deuxième concerto de Prokofiev : les tailles sont à rebours ; le pianiste est plus grand que son piano qui déborde l’orchestre (le premier en gros plan, les deux autres éloignés par la perspective fausse, échelonnés derrière.) Dans la fameuse cadence du premier mouvement, le soliste a réduit le monde au mutisme ; il a terrassé son instrument et, de toute son envergure, lui a mis les deux épaules à  terre. Il fouille ses entrailles, le clavier, la caisse et le chaudron des cordes ; il en extrait les blocs sonores qu’il entasse ici et là, sans ordre apparent, cimentés par les grands mouvements alternatifs de ses mains fondatrices. A la toute fin seulement, un travelling arrière révèlera l’énorme construction, l’arche monumentale sous laquelle l’orchestre va passer, sonnant de la trompe.)

  • Tallis, White, Byrd

    Concert dans la chapelle du Château de Versailles.

    (Pour s'en tenir à l’accessoire, l'exorde et l'épilogue  : le concert s'ouvre et se termine sous la forme d'une procession. Le choeur remonte l'allée en chantant pour aller prendre sa place sur l'estrade ;  à la fin, il redescend de même et décampe avec la musique qu'il porte et fait entière lui-même, a cappella (symphonie des adieux où le public se retrouve bêtement tout seul à applaudir dans l'église). A la tête, le chef bat la mesure et marche dignement comme un major devant sa troupe un jour de parade. Sa sortie est néanmoins rendue un peu ridicule par le  bis, que l'ensemble ambulant exécute en un aller-retour maladroit entre la sacristie, au fond du vaisseau, et le vestibule. Quand le chœur défile dans l’allée, son unanimité se débande ; chaque voix s'isole de l'ensemble à mesure qu’elle se rapproche et passe tout près : chacune est un fruit dont on enlève les peaux jusque à ce que le cœur nu et un peu grêle apparaisse, à sa hauteur propre, isolé de ses frères et dépouillé de la gangue d’échos, dont la réunion est la musique. )

  • Strauss, Brahms

    Concert au Théâtre des Champs-Elysées.

    (Also Sprach Zarathustra : passée l’introduction, je ne reconnais plus rien, je renonce à suivre les titres du programme et j’en suis réduit à rêvasser aux ressemblances avec d’autres morceaux du compositeur : semblables non par les thèmes sans doute mais par les tournures et les couleurs. Je crois donc voir passer, dans l’épais ragoût straussien,  quelques images des opéras ultérieurs : danses lourdement anachroniques d’Elektra, monologues méditatifs d’Arabella ou de Capriccio, et leurs intermèdes nocturnes, musiques de métamorphose.)