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Mes bouquins refermés - Page 3

  • Les grues émigrantes

    C’est alors qu’on entend la nuit, dans les campagnes, ce bruit sec et saccadé de trois coups frappés rapidement. Puis, un silence se fait ; c’est le mouvement du bras qui retire la poignée de chanvre pour la broyer sur une autre partie de sa longueur. Et les trois coups recommencent ; c’est l’autre bras qui agit sur le levier, et toujours ainsi jusqu’à ce que la lune soit voilée par les premières lueurs de l’aube. Comme ce travail ne dure que quelques jours dans l’année, les chiens ne s’y habituent pas et poussent des hurlements plaintifs vers tous les points de l’horizon.

    C’est le temps des bruits insolites et mystérieux dans la campagne. Les grues émigrantes passent dans des régions où, en plein jour, l’œil les distingue à peine. La nuit, on les entend seulement ; et ces voix rauques et gémissantes, perdues dans les nuages, semblent l’appel et l’adieu d’âmes tourmentées qui s’efforcent de trouver le chemin du ciel, et qu’une invincible fatalité force à planer non loin de la terre, autour de la demeure des hommes ; car ces oiseaux voyageurs ont d’étranges incertitudes et de mystérieuses anxiétés dans le cours de leur traversée aérienne. 

    (...) Il y a d’autres bruits encore qui sont propres à ce moment de l’année, et qui se passent principalement dans les vergers. La cueille des fruits n’est pas encore faite, et mille crépitations inusitées font ressembler les arbres à des êtres animés. Une branche grince, en se courbant, sous un poids arrivé tout à coup à son dernier degré de développement ; ou bien, une pomme se détache et tombe à vos pieds avec un son mat sur la terre humide. Alors vous entendez fuir, en frôlant les branches et les herbes, un être que vous ne voyez pas : c’est le chien du paysan (...).

    (George Sand, la Mare au diable)

  • Hamlet blond

    — D'abord, Hamlet est blond, répondit Wilhelm.
    — Voilà ce qui s'appelle chercher loin, remarqua Aurélie. D'où tirez-vous cette conclusion ?
    — En sa qualité de Danois, d'homme du Nord, il est blond de race et a les yeux bleus.
    — Croyez-vous qu Shakespeare y ait songé ?
    — Je n'en trouve aucune indication expresse, mais en rapprochant certains passages, cela me paraît indiscutable. Le duel le fatigue, la sueur coule sur son visage, et la reine dit : "Il est gros, laissez-le reprendre haleine." Peut-on dès lors se le représenter autrement que blond et corpulent ? Car il est rare que les bruns soient ainsi dans leur jeunesse. Sa mélancolie vacillante, sa molle tristesse, son indécision affairée ne conviennent-elles pas mieux à un physique de ce genre, plutôt qu'à un jeune homme svelte à la chevelure noire et bouclée, de qui l'on attendrait plus de décision et de promptitude ?

    (Goethe, les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister, trad. B. Briod)

  • Récits de voyage

    "L'Allemagne n'a-t-elle pas été parcourue, traversée, sillonnée, visitée et fouillée de bout en bout ? Et tout voyageur allemand ne détient-il pas le privilège insigne de se faire rembourser par le public ses grandes et ses petites  dépenses ? Donne-moi simplement l'itinéraire que tu as suivi avant de nous rencontrer ; je connais le reste. Je vais te procurer les documents et les matériaux nécessaires à ton travail ; les milles carrés jamais mesurés, les chiffres de population jamais dénombrée, rien ne doit être omis. Quant aux revenus des Etats, nous les emprunterons aux almanachs et aux tableaux statistiques qui, comme on sait, n'ont jamais menti. Telle sera la base de nos raisonnements politiques ; nous ne manquerons pas de glisser quelques aperçus sur les gouvernements. Nous présenterons un prince ou deux comme de véritables pères du peuple, afin qu'on nous croie d'autant mieux si nous attaquons quelques autres ; et si notre route ne passe pas précisément dans les villes habitées par tel ou tel personnage célèbre, nous rencontrerons ces gens-là à l'auberge, et nous leur ferons dire, en confidence, les pires sottises."

    (Goethe, les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister, trad. B. Briod).

  • Une représentation avortée

    "Pendant ce temps, la nuit était tombée, on avait allumé les chandelles, les servantes et les enfants occupaient les sièges de l'auditoire, la pièce allait commencer, la troupe des héros avait revêtu ses costumes ; mais voici que, pour la première fois, chacun d'eux se rendit compte qu'il ne savait pas ce qu'il avait à dire."

    (Goethe, Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister, trad. de B. Briod)

  • Roman familial

    Quand mon frère est parti vivre à l'étranger, il a laissé à notre mère l'usage de sa maison, sise à Gorju ou rue Gorju (c'est le nom d'un personnage de Bouvard et Pécuchet). Cependant maman ne se plaît guère dans cette petite ville ou dans ce quartier et, quand je viens lui rendre visite et que nous nous promenons, elle se plaint de la disposition du terrain et de l'espèce de falaise qui court entre les maisons et fait correspondre d'un bord à l'autre les rez-de-chaussée avec les cinquièmes étages, et l'oblige dans ses courses à gravir des côtes ou à dévaler des pentes périlleuses. La manie des travaux de construction ne la séduit pas davantage : la poussière du ciment, les trottoirs défoncés, l'eau sale ; les prétendues rénovations détruisent les façades, des structures de béton crèvent les fragiles enveloppes de bois et les extensions empiètent sur les ruelles étroites. La veille maison n'est pas bien grande, mon lit est dressé dans le vestibule et je peux voir au-dessus de moi, quand je suis couché, derrière les volées de l'escalier, le plafond là-haut à l'étage. Premier levé, je sors sans déranger personne. J'irai chercher le pain du petit-déjeuner. Mais une voiture s'arrête à mon niveau et on propose obligeamment de me rapprocher ; cependant je suis en retard, je dois faire demi-tour et rentrerai bredouille : je prends congé du petit garçon qui m'a accueilli sur la banquette arrière, alors que ses parents, assis à l'avant n'ont pas tourné la tête ; il me répond très sérieusement que son oncle (il faut comprendre le frère de sa mère) est mort et, l'évidence est indéniable, l'identité sans équivoque, la sentence irrévocable, que je le suis moi aussi.

  • Les beautés de l'histoire universelle

    (...L'histoire universelle.)

    Tant de matières l’embarrassent qu'on doit seulement en prendre les beautés.

    Il y a pour la grecque : "Nous combattrons à l'ombre" ; l'envieux qui bannit Aristide, et la confiance d'Alexandre en son médecin. Pour la romaine, les oies du Capitole, le trépied de Scévola, le tonneau de Régulus. Le lit de roses de Guatamozin est considérable pour l'Amérique. Quant à la France, elle comporte le vase de Soissons, le chêne de saint Louis, la mort de Jeanne d'Arc, la poule au pot du Béarnais : on n'a que l'embarras du choix, sans compter A moi d'Auvergne ! et le naufrage du Vengeur.

    (Flaubert, Bouvard et Pécuchet)

  • Mélie

    — Mélie ! es-tu là, Mélie ?
    Une jeune fille parut, sur son commandement alla « tirer de la boisson », et revint près de la table servir ces messieurs.
    Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de toile grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de son corps sans un pli et, le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de délicat, de champêtre et d'ingénu.

    Mélie, quand elle eut lavé ses mains, prit sur le bord de la fenêtre son métier à dentelles, s'assit en pleine lumière, et travailla.
    Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux se débrouillaient sous ses doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil restait penché.

    Mélie, dans la cour, tirait de l'eau.
    La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle courbait les reins, et on voyait alors ses bas bleus jusqu'à la hauteur de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras droit, tandis qu'elle tournait un peu la tête (...).

    Mélie travaillait sur un guéridon, près de la fenêtre, à la clarté d'une chandelle ; de temps à autre, elle cassait son fil avec les dents, puis clignait des yeux, pour l'ajuster dans la fente de l'aiguille.

     

    (Flaubert, Bouvard et Pécuchet)