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Mes bouquins refermés - Page 3

  • Une représentation avortée

    "Pendant ce temps, la nuit était tombée, on avait allumé les chandelles, les servantes et les enfants occupaient les sièges de l'auditoire, la pièce allait commencer, la troupe des héros avait revêtu ses costumes ; mais voici que, pour la première fois, chacun d'eux se rendit compte qu'il ne savait pas ce qu'il avait à dire."

    (Goethe, Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister, trad. de B. Briod)

  • Roman familial

    Quand mon frère est parti vivre à l'étranger, il a laissé à notre mère l'usage de sa maison, sise à Gorju ou rue Gorju (c'est le nom d'un personnage de Bouvard et Pécuchet). Cependant maman ne se plaît guère dans cette petite ville ou dans ce quartier et, quand je viens lui rendre visite et que nous nous promenons, elle se plaint de la disposition du terrain et de l'espèce de falaise qui court entre les maisons et fait correspondre d'un bord à l'autre les rez-de-chaussée avec les cinquièmes étages, et l'oblige dans ses courses à gravir des côtes ou à dévaler des pentes périlleuses. La manie des travaux de construction ne la séduit pas davantage : la poussière du ciment, les trottoirs défoncés, l'eau sale ; les prétendues rénovations détruisent les façades, des structures de béton crèvent les fragiles enveloppes de bois et les extensions empiètent sur les ruelles étroites. La veille maison n'est pas bien grande, mon lit est dressé dans le vestibule et je peux voir au-dessus de moi, quand je suis couché, derrière les volées de l'escalier, le plafond là-haut à l'étage. Premier levé, je sors sans déranger personne. J'irai chercher le pain du petit-déjeuner. Mais une voiture s'arrête à mon niveau et on propose obligeamment de me rapprocher ; cependant je suis en retard, je dois faire demi-tour et rentrerai bredouille : je prends congé du petit garçon qui m'a accueilli sur la banquette arrière, alors que ses parents, assis à l'avant n'ont pas tourné la tête ; il me répond très sérieusement que son oncle (il faut comprendre le frère de sa mère) est mort et, l'évidence est indéniable, l'identité sans équivoque, la sentence irrévocable, que je le suis moi aussi.

  • Les beautés de l'histoire universelle

    (...L'histoire universelle.)

    Tant de matières l’embarrassent qu'on doit seulement en prendre les beautés.

    Il y a pour la grecque : "Nous combattrons à l'ombre" ; l'envieux qui bannit Aristide, et la confiance d'Alexandre en son médecin. Pour la romaine, les oies du Capitole, le trépied de Scévola, le tonneau de Régulus. Le lit de roses de Guatamozin est considérable pour l'Amérique. Quant à la France, elle comporte le vase de Soissons, le chêne de saint Louis, la mort de Jeanne d'Arc, la poule au pot du Béarnais : on n'a que l'embarras du choix, sans compter A moi d'Auvergne ! et le naufrage du Vengeur.

    (Flaubert, Bouvard et Pécuchet)

  • Mélie

    — Mélie ! es-tu là, Mélie ?
    Une jeune fille parut, sur son commandement alla « tirer de la boisson », et revint près de la table servir ces messieurs.
    Ses bandeaux, de la couleur des blés, dépassaient un béguin de toile grise. Tous ses pauvres vêtements descendaient le long de son corps sans un pli et, le nez droit, les yeux bleus, elle avait quelque chose de délicat, de champêtre et d'ingénu.

    Mélie, quand elle eut lavé ses mains, prit sur le bord de la fenêtre son métier à dentelles, s'assit en pleine lumière, et travailla.
    Le linteau de la porte l'encadrait. Les fuseaux se débrouillaient sous ses doigts avec un claquement de castagnettes. Son profil restait penché.

    Mélie, dans la cour, tirait de l'eau.
    La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle courbait les reins, et on voyait alors ses bas bleus jusqu'à la hauteur de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras droit, tandis qu'elle tournait un peu la tête (...).

    Mélie travaillait sur un guéridon, près de la fenêtre, à la clarté d'une chandelle ; de temps à autre, elle cassait son fil avec les dents, puis clignait des yeux, pour l'ajuster dans la fente de l'aiguille.

     

    (Flaubert, Bouvard et Pécuchet)

  • "a more general Motive to reading than is commonly imagined"

    (Du prologue au théâtre, et des préfaces dans la littérature imprimée :)

    Again, the indolent Reader, as well as the Spectator, finds great Advantage from both these; for as they are not obliged either to see the one or read the others, and both the Play and the Book are thus protracted, by the former they have a Quarter of an Hour longer allowed them to sit at Dinner, and by the latter they have the Advantage of beginning to read at the fourth or fifth Page instead of the first; a Matter by no means of trivial Consequence to Persons who read Books with no over View than to say they have read them, a more general Motive to reading than is commonly imagined; and from which not only Law Books, and Good Books, but the Pages of Homer and Virgil, of Swift and Cervantes have been often turned over.

    (Fielding, Tom Jones, XVI, 1).

  • Un Poussin inédit

    La composition était déjà connue par une copie ancienne. Je me souviens que Poussin, quand il abandonna la charge honorifique qu'il occupait à la tête de l'Académie de Saint-Luc, prit l'habitude d'offrir chaque année à celui qui lui avait succédé la copie d'une œuvre qu'il était en train d'achever ; il la faisait réaliser dans son atelier parallèlement au travail qui l'occupait ; le tableau était livré au directeur actuel au jour anniversaire de son élection. C'est par comparaison avec cette copie éminente que le tableau a pu être authentifié. A l'arrière, deux bergers d'Arcadie conversent assis dans les rochers, figurant la vertu de l'Amitié ; l'un a les jambes croisées et sa tête se détourne, l'autre montre son profil, exactement semblable à celui de l'Apollon amoureux de Daphné, du Louvre. Au premier plan, la tête d'un grand sanglier, posée comme un trophée sur une table de pierre, parmi des feuilles et des fruits, qu'elle ensanglante. 

  • During wind and rain

    Par un temps de pluie et de vent

     

    Ils chantent leurs chansons les plus chères ;
    Elle, lui, eux tous : oui,
    Soprane, ténor et basse,
    Alors qu'un autre joue ;
    Et que les bougies font luire les visages...
    Oh non... les années, hélas !
    Comme les feuilles jaunes tombent en masse !

    Ils nettoient la mousse insidieuse ;
    Jeunes et vieux : ah !
    Ils font le chemin net
    Et le jardin clair ;
    Ils encoignent un siège dans l'ombre...
    Oh non... les années, les années ;
    Regarde passer les oiseaux blancs de la tempête !

    Joyeux ils se sont tous assis pour déjeuner ;
    Hommes faits et jeunes filles : oui,
    Sous l'arbre d'été,
    Avec l'éclat de la mer au loin,
    Et la basse-cour vient becquer à leur genoux...
    Oh non... les années, hélas !
    Et la rose sèche est arrachée du mur.

    Ils déménagent pour une grande et neuve maison,
    Elle, lui, eux tous : ah !
    Horloges, chaises et tapis
    Sur la pelouse tout le jour
    Avec toutes ces choses brillantes qui sont les leurs...
    Oh non... les années, les années ;
    Les gouttes de pluie sillonnent leurs noms gravés dans la pierre.

    (D'après Thomas Hardy).