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Mes bouquins refermés - Page 99

  • Couperin, Rameau, Campra

    Concert à la Cité de la Musique.

    La disposition de la salle des concerts de la Cité de la Musique est (pour moi) inédite. La scène est installée dans le petit axe de l'ellipse. A sa place on a monté (avec quelles machines ?) un nouveau balcon qui ferme le niveau supérieur (l'étage fait maintenant le tour du plateau comme dans une arène).

    Au centre, le motet de Couperin est également, à sa façon, une surprise, commençant par deux voix aiguës sans accompagnement. Les instruments se joignent à elles, ajoutent leurs pépiements, tracent et peuplent aussi, haut perchés, l'espèce de volière.

    Après l'entracte, le requiem de Campra est une œuvre sobre, confiante, jouée sans terreur et sans emphase. Il y a une belle simplicité dans la manière dont les solistes, quand ils ont fini, rentrent dans le chœur et, après quelques instants, se remettent à chanter à cette place et dans ce rôle.

    Mais c'est le motet de Rameau In convertendo (donné en fin de première partie) qui m'a fait la plus forte impression. L'orchestre est très expressif ; les vents se distinguent et apportent des couleurs qui semblent valoir aussi pour elles-mêmes. Il y a une grande variété dans la façon dont les voix des solistes sont regroupées et opposées. Le chœur final surtout est bouleversant dans son parcours, douleur et joie, assemblant ou divisant ses forces (il faudrait réécouter !).

  • L'escalier dérobé

    Nous avons passé en nous promenant devant un petit hôtel situé sur les bords du Rhône, près de la barrière par laquelle on sort pour aller à Genève.
    - Ah ! c'est la maison de la pauvre Mme Girer de Loche, a dit un de ces messieurs.

    Mme de Loche est une jeune et belle lyonnaise qui, après quelques années d'un veuvage sans reproche, alla séjourner un automne au château d'Uriage près de Grenoble. A son retour, elle quitta l'hôtel particulier qu'elle habitait alors et vint s'installer dans cette maison dont elle occupa le premier étage. Un jeune homme de Grenoble, appelé par ses affaires à Lyon, loua le second. Très dévots l'un et l'autre, les deux voisins ne se fréquentaient guère ; le jeune homme rendait visite une fois l'an à sa voisine. Il (avait pris) le goût de la pêche et pêchait dans le Rhône sous les fenêtres de la maison qu'il habitait.
    On se mit toutefois à parler de cette maison jusque là sans histoire lorsque, après cinq ou six ans, on apprit que Mme de Loche envoyait des lettres à son voisin. Sa santé s'était détériorée ; le jeune homme, de son côté, avait changé ses habitudes rangées et rentrait de plus en plus tard. Il finit par quitter la ville et retourner à Grenoble où il fit un riche mariage.
    La maladie de Mme de Loche s'aggravait. Elle se fit conseiller l'air du Midi ; et s'embarqua sur le bateau à vapeur. Elle s'installa à La Ciotat ; mais un matin on la retrouva morte dans sa chambre, asphyxiée. Elle avait brûlé son passeport et démarqué son linge.

    Les efforts de Mme de Loche pour garder son secret furent vains. On se souvint que, peu avant son départ, elle avait fait appel à des ouvriers, étrangers à la ville. Ils furent interrogés et révélèrent que leur tâche avait été de détruire un escalier qui mettait secrètement en communication l'appartement de Mme de Loche avec l'étage du dessus. On comprit alors quels travaux avait fait réaliser le jeune homme de Grenoble après son installation, cinq ans auparavant. Pendant des années, les deux voisins avaient vécu clandestinement comme mari et femme, dans leurs intérieurs réunis.

    (En lisant ce petit roman des Mémoires d'un touriste, je rêve que cet escalier, si opportunément construit et supprimé, n'a jamais existé, qu'il n'est que le signe de l'imagination du touriste, en promenade sur les quais du Rhône.)

  • chercher à deviner

    Pendant les douze années que je fus marchand, je n'ai voyagé que par la malle-poste. Trois jours de Paris à Marseille ! c'est beau ; mais aussi l'homme est réduit à l'état animal : on mange du pâté ou l'on dort la moitié de la journée. Je n'eus jamais le temps de m'enquérir, ou pour mieux dire, de chercher à deviner comment les gens chez lesquels je passais avaient coutume de s'y prendre pour courir après le bonheur. C'est pourtant la principale affaire de la vie. C'est du moins le premier objet de ma curiosité.
    (Stendhal, Mémoires d'un touriste).

  • Prémonition

    Dans le rêve, je suis en voyage à l'étranger. Hors de la ville, on nous montre un vase colossal (semblable par la forme et la taille au vase d'Amathonte). Il est fait d'une matière dorée, pailletée, laide. En quelques endroits, les bords sont ornés de bas-reliefs ; je ne sais pas ce qu'ils représentent. L'intérieur du vase est resté presque entièrement rempli du matériau extérieur ; il n'est pas évidé de façon uniforme ; il contient une cavité principale et d'autres plus petites ; la surface semble une ébullition figée à l'état solide, faite de bulles crevées, etc. Dans le rêve, je dois décrire la remarquable chose à des correspondants qui ne peuvent la voir (qui habitent sans doute le séjour où je suis maintenant revenu, où se répète l'exercice requis par l'ustensile inexistant et tenace).

  • La Grande Terrasse

    ...
    Cae o cayó. La lluvia es una cosa
    Que sin duda sucede en el pasado.

    La pluie est chose qui assurément a lieu dans le passé, dit Borges. La promenade sur la Grande Terrasse de Saint-Germain se déroule, elle, pour une bonne part, dans le futur. A chaque instant, nous avons sous les yeux la place où nous passerons. Nous voyons l'étape prochaine et la suivante, identiques, échelonnées jusqu'au lointain bosquet final.  L'esplanade est bâtie sur le bord du plateau comme un quai, d'une seule volée, rectiligne, allant du parc jusqu'au bastion couronné. D'un côté, la forêt et le mur qu'elle déborde suivent lentement les ondulations du terrain naturel ; de l'autre, s'ouvre l'espace que parcourt, bien en contrebas, le fleuve à l'écoulement invisible. Car, peu à peu, le futur anticipé se réduit et trouve son terme ; la terrasse s'élargit et finit au-dessus d'un ravin ; le chemin fait demi-tour en longeant par l'extérieur des arbres rangés en rond. Les branches taillées et jointes tracent un cercle vide.

  • La mort du capitaine Cook

    Comme on sait, le Capitaine Cook mourut, durant l'été 1779, au cours de son troisième voyage d'exploration, tué par des habitants de l'île d'Hawaii.

    L'édition des Relations de voyages autour du monde contient le récit de sa mort. Le narrateur des dernières pages n'est plus Cook lui-même (cela ne lui a pas été possible) mais un de ses officiers... La succession des deux discours crée un effet extraordinaire dont je ne sais s'il existe l'équivalent dans le monde de la fiction. La voix forte du Capitaine, pleine d'autorité, d'intelligence et de rectitude morale cède la place à un récit fragmentaire, incertain voire mensonger (une note en bas de page suggère que le témoin était peut-être un lâche qui n'a pas tout fait pour sauver son supérieur ; plusieurs versions contraires de l'événement viennent s'ajouter, selon les indications d'autres membres de l'équipage).

    Quand succombe l'admirable Cook (à côté de qui Bougainville fait figure d'aimable dilettante), la confusion s'empare du monde. Comme disparaît l'auteur qui décrivait et mettait en ordre la réalité, les faits se morcèlent et se contredisent.

  • Le Château de Barbe-Bleue

    A l'Opéra Garnier.

    La première partie (orchestration de mélodies de Janacek) est ratée. Cette histoire, en forme de confidence, n'a rien à faire  à l'opéra (du moins confrontée au psychodrame à grand spectacle qui suit).

    Dans la deuxième partie, il y a en revanche une bonne adéquation entre la mise en scène et l'oeuvre théâtrale de Bartok : chaque "truc" visuel successif est un équivalent des inventions sonores qui à l'orchestre figurent le contenu des chambres ouvertes l'une après l'autre ; des images des armes, de l'or, de l'espace, des larmes, du sang emplissent à leur tour l'espace de la scène et des sons.

    D'autres exemples. Judith parcourt le château très vieux et très sombre. Un motif obsédant la montre gravir le grand escalier emboîté en lui-même dans un espace déchiqueté (des sosies arpentent les décors projetés d'un bout à l'autre du plateau).

    Judith est filmé en gros plan quand ses yeux (et sa voix pleine de séduction émue) implorent : Barbe-Bleue, donne-moi la clé !

    A l'ouverture de la chambre qui donne sur l'étendue presque infinie des domaines du seigneur (les cuivres à gorge déployée), Judith est debout penchée au-dessus d'une faille d'où souffle le vent (image verticale de l'immensité.)