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Mes bouquins refermés - Page 74

  • Bach

    Au théâtre des Champs-Elysées.

    Passion selon Jean. "Es ist vollbracht" : l'air fameux de l'alto suit et reprend la dernière parole, selon l'Évangile, de Jésus qui meurt sur la croix. Le chant résume la contradiction du drame, alternant sans qu'ils s'annulent les deux sentiments du témoin : tristesse profonde de la compassion et satisfaction triomphante devant l'événement compris comme l'accomplissement des prophéties. (Dans ce récit doublement inéluctable - non seulement tout cela est connu et a déjà eu lieu, mais, en ayant lieu, a été la réalisation de ce qui avait été prévu - un commentaire, pendant le procès, résonne étrangement "Dès ce moment, Pilate cherchait à le relâcher".)

  • L'Emploi du temps

    L'Emploi du temps, de Butor. Dans les premières pages de son récit, Jacques Revel rappelle combien, à son arrivée à Bleston (après l'occasion manquée de la première nuit, où un changement d'horaire fait rater le rendez-vous prévu), il a été sensible à l'accueil d'un collègue, James Jenkins. Jenkins a manifestement été chargé par la direction de "Matthews & Sons" d'assister le jeune français. Il l'aide dans son installation, il lui explique les tâches administratives qui constitueront le travail obscur de cette année passée en Angleterre. Mais, au-delà de sa mission, il est pour Revel, à ce début, le seul visage bienveillant dans une ville rébarbative, indifférente et ressentie comme hostile.

    La figure favorable fait penser à Barnabé, le personnage du messager, dans le Château. A sa première apparition, dans le deuxième chapitre du roman de Kafka, K. voit Barnabé ainsi : l'homme avait un visage lumineux et ouvert, ses yeux étaient extrêmement grands. Son sourire avait quelque chose d'extraordinairement encourageant ; il se passa la main sur le visage comme s'il voulait chasser ce sourire, mais il n'y parvint pas (trad. Lortholary). Et l'image de celui-là se surimpose à la physionomie du premier. Barnabé est lié par sa famille au Château ; de même Jenkins est associé aux secrets de Bleston par sa mère dont le portrait hante les sculptures de la nouvelle Cathédrale.

    D'ailleurs, par bien des côtés, à son commencement, l'Emploi du temps semble emprunter au Château : un étranger arrive dans une ville inhospitalière, une opposition incertaine pèse sur lui, l'espace se joue de lui ; de même que K., incapable d'atteindre le château, échoue d'une certaine façon dans l'étendue, Revel échoue, dans la durée, incapable de terminer le récit de son année à Bleston. Mais (à l'opposé de Kafka), dans l'aventure de Revel, le sentiment de la réalité se perd souvent, étouffé dans une trame serrée de symboles, de fables et d'images.

  • Chostakovitch, Dvorak

    Salle Pleyel.

    Les concerts en deux parties, un concerto suivi d'une symphonie, ont souvent ceci de déprimant que l'orchestre semble maîtriser beaucoup mieux la seconde que la première (au soliste de se débrouiller !).

    (C'était l'occasion de se faire une meilleure idée de la Symphonie "Du nouveau monde" (bien qu'elle fasse partie des oeuvres qu'on a entendues avant de les avoir écoutées). Tous ces thèmes charmants, aux bois, ne seraient-ils pas mieux servis sans sauce symphonique, sans le son de grand orchestre, cordes indiscrètes, cuivres bruyants et roulements de timbales ?).

  • Où le nom de Dickens n'apparaît pas

    A la demande de Madame de Véhesse, six phrases à la première personne (je ne me suis malheureusement pas limité à Balzac).

    1/ La première fois que j’ai lu Splendeurs et Misères des Courtisanes, l’intrigue m’intéressait si peu qu’arrivé à la fin du volume (un tome isolé d’une Comédie Humaine) je ne me suis pas préoccupé de savoir si le roman s’arrêtait là ou non ; il en manquait pourtant la moitié. A la même époque j’ai assez rapidement renoncé à la lecture du Lys dans la vallée, écoeuré sans doute par les métaphores séveuses. Enfin je me rappelle n’avoir jamais terminé Béatrix, dégoûté par les excès du mélodrame.

    2/ En général les journaux et les correspondances me tombent des mains.

    3/ J’ai recommencé deux ou trois fois La Mort de Virgile sans jamais dépasser le premier tiers (malgré la force de tout cela : le débarquement, le poète malade emporté à travers Brindes).

    4/ J’ai abandonné Moby Dick à trente ou quarante pages de la fin (le symbolisme m’assommait).

    5/ Le style de beaucoup des essais d’Yves Bonnefoy me rebute tout à fait.

    6/ J’aimerais relire les derniers romans de James mais je me demande si j’en serais encore capable.

  • Vue

    1701705287.JPGSaint Thomas de Vélasquez, au musée d'Orléans.

    La main gauche tient la lance (instrument du martyre) appuyée contre l'épaule. De l'autre, d'une seule main, l'apôtre maintient son livre ouvert  sur le genou, serrant fermement la reliure si bien que les deux pages étendues forment un angle rentrant ; les feuilles bâillent. Mais ses yeux ne sont plus tournés vers la chose écrite ; alors que la tête est inclinée encore, ils se sont levés vers la lumière (vue et non vision) qui éclaire fortement le front plissé, les mèches noires, l'oreille épaisse et la bouche que le saisissement fait béer (un éclat de peinture claire mouille encore la lèvre).

  • Padmâvatî

    Au théâtre du Châtelet.

    Pendant tout le premier acte l'impression que quelque chose pèse sur la musique : assombrit la couleur orientale, affaiblit les danses, et ternit un peu même les passages les plus brillants, le crescendo de l'arrivée d'Alaouddin ou l'hymne du Brahmane à  la gloire de Padmâvatî ; l'éclat est retenu au loin, comme les lueurs de l'armée ennemie massée derrière l'horizon. Et puis l'ombre s'approfondit somptueusement (c'est dans les dernières minutes de l'acte) : Padmâvatî paraît à nouveau, seule, et chante (ou déclame) pour la première fois, énonçant la prémonition funèbre (la deuxième partie ne sera que le développement et l'accomplissement de cette vision).

    (La mise en scène, naïve (avec son tigre, son éléphant et ses danseurs), se tient, dirait-on, pareillement à distance ; les figurants et les danseurs semblent presque intimidés par les rôles chantés à moins qu'ils ne s'effacent, selon le drame, devant les figures tragiques.) 

  • Terre et mer

    La route, suivant la mer, s'écarte de l'alignement des immeubles. Elle cerne  un vaste parc de pelouse, entre la ville et le rivage, bossué comme un champ de dunes. Elle finit à  la pointe par ce groupe de ponces jaunes, amas de blocs et de piliers tournés par des chemins. L'endroit et le minéral sont obscurément liés à  la fondation de la ville. On y vient en foule ramasser des cailloux ou en arracher des parois (car la  superstition veut qu'un fragment pris à  ces pierres porte bonheur : à ce compte,  il n'en restera bientôt plus rien).
    La mer au-delà  finira peut-être aussi par disparaître. Tout le terrain jusqu'aux rochers jaunes a été gagné sur elle. Dans le temps, un bras de mer séparait l'île et la terre-ferme ouvrant la ville en deux. Aujourd'hui, par endroit, il n'y a plus qu'un chenal si étroit entre les façades riveraines que le passage d'un navire le ferme entièrement.
    La transformation se poursuit encore sous la surface ; une véritable cité sous-marine a été creusée dans le détroit, reliant un bord à l'autre.  En se penchant ici, on peut voir ses lumières briller dans l'eau. Sous un plafond de verre, des salles et des galeries, parcourues en tout sens. Une figure noire, petite et seule, escalade un grand escalier triangulaire, montant vers une arche colossale. Des nébulosités s'interposent dans l'épaisseur transparente et flottent sur le spectacle comme des bancs de brume dans l'air.