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Mes bouquins refermés - Page 73

  • Toloméo, re d'Egitto

    Toloméo de Haendel, au Théâtre des Champs-Elysées. 

    Toloméo, roi détrôné d’Egypte, erre sur le rivage de Chypre. Il a perdu son épouse Seleuce. Il la retrouve sous un déguisement (ou bien c’est elle qui le surprend, endormi). Il la perd encore, la recherche, la croit morte et veut mourir. Les intrigues escamotées, les décors et les didascalies perdues (de la version de concert) laissent peu de substance aux autres personnages, qui traversent la fortune du couple royal, aux obstacles dressés sur leur route. Seuls ou réunis, Toloméo et Seleuce semblent tirer d’eux-mêmes le fil compliqué de leurs aventures. L’ombre pèse sur ce  parcours d’aveugles (dans un air magnifique, les deux voix se répondent à travers l’orchestre) ; la mort manque de l’achever. (Grand air sombre et résolu : Toloméo se suicide en buvant le poison).
    (Mais le breuvage n’était qu’un somnifère ; la brune Toloméo (rôle travesti) et la blonde Seleuce finissent par se donner la main – comme si, venues d’une autre nuit, les images de Mulholland Drive  cherchaient à prendre forme à nouveau).

  • Les Larmes de saint Pierre

    Aujourd’hui, dimanche sans doute, n’est pas jour de culte (la secte n’est pas chrétienne) ; le temple est désert. L’esplanade est entourée d’une grille basse, en fer forgé, aux motifs de fleurs ou d’écriture orientale. Le portillon s’ouvre simplement en soulevant le loquet, il n’y a pas de serrure. Les célébrations ont lieu sous cet auvent. Nous sommes allés nous asseoir parmi les rangées vides. Voici  le livre qui sert aux fidèles dans les cérémonies : Les Larmes de saint Pierre. Tous les exemplaires sont identiques, la couverture uniformément noire, sans titre. D’abord le texte sacré dans la langue originale (l’écriture rappelle le dessin lié de la grille), puis sa traduction.  Il n’y a cependant pas moyen de faire correspondre les deux parties. Une liasse de pages, prise au hasard dans la tranche, ne pourrait contenir (nous dit-on) deux fois, dans l’une et l’autre langue, le même passage. (Quand la visite terminée me laissera tranquille, j’irai voir si le texte français est oui ou non le poème de Malherbe, avec l’espoir d’y retrouver les campagnes peintes du safran que le jour apporte de la mer.)

  • La nuit de Londres (2)

    L'ordre n'avait pas disparu ; il y avait toujours un centre, ou, plutôt, ce niveau moyen où la foule circule, où la brume fait quelquefois sous les lampes des cônes de lumière pareils à des tentes, - et c'était cela que j'essayais de rejoindre maintenant : ces campements dont les hautes tentes dessinent des cercles de clarté sur le sol des avenues, autant de foyers très peuplés où la vie consiste à regarder des visages un instant, puis à s'éloigner vers un autre foyer en écartant des rideaux de brume impalpable. J'étais un étranger dans chacune d'elles, et je passais vite, ou bien je restais sur le seuil, - pourtant j'avais été chez moi, d'une certaine manière, dans les interstices de ces immenses campements.

    (Henri Thomas - La Nuit de Londres).

  • La nuit de Londres

    De cette chambre sur le square, je n'entends guère que le vent quand il est assez fort pour agiter les feuillages des arbres, et les sirènes sur la Tamise par temps de brume ; mais quelquefois, tard dans la nuit, je ne sais quel hasard acoustique fait qu'un bruit de pas dans une des rues longeant le grand carré de l'immeuble me parvient très distinctement : je pourrais compter ces pas sur le trottoir, deviner s'ils sont d'un homme ou d'une femme, évaluer la hâte, l'inquiétude, l'hésitation de cette personne inconnue... J'ai entendu cette nuit-là un pas qui n'était ni précipité, ni hésitant, un pas vraiment quelconque, dont je peux dire seulement que c'était celui d'un homme, et dont le bruit a décru de façon régulière, mesurée, comme si tout était prévu pour le que nombre des pas que j'entendais, du premier au dernier, soit le chiffre juste dans l'ensemble de la nuit à ce moment. Je n'avais pas compté, ce chiffre ne m'importait pas, ni à personne, - seulement à la nuit. J'ai laissé la nuit faire ses comptes (...)

    (Henri Thomas - La Nuit de Londres).

  • Wozzeck

    A l'opéra Bastille.

    Wozzeck rase le capitaine ; Wozzeck, dans les champs, voit le soleil se coucher ; Marie regarde passer la musique militaire : les premières scènes restent confuses, laissent une impression de trop plein et de cloisement. Chaque épisode surgit sans lien avec le précédent - la musique est abrupte, riche de contrastes, faisant un sort à chaque image, à chaque sentiment  - symphonie (de Mahler) parcourue en quelques minutes : tour à tour violente et douce (car la musique, pitoyable aux pauvres gens, s'apaise souvent et rompt la brutalité du drame). La désorientation prend fin au moment où Wozzeck, tourmenté par le capitaine et le docteur, sinistres compères, comprend son malheur, laisse tomber son cageot et se met à courir. Les scènes se répètent (le monde tourne sur lui-même, dirait le capitaine) : la berceuse de Marie annonçait sa prière, le lac de la noyade devient rouge comme les champs au crépuscule, deux fois Wozzeck traverse le bal... mais désormais tout est entraîné, pris à la gorge, par le meurtre à venir (alors le décor unique se justifie parfaitement).  

  • La mère de Gerstäker

    Les dernières phrases, inachevées, du Château (trad. Lortholary) :

    Dans la maison basse de Gerstäcker, la salle était faiblement éclairée par le foyer et par un reste de bougie, à la lueur de laquelle quelqu'un lisait un livre, penché dans un recoin sous les solives qui pointaient en biais. C'était la mère de Gerstäcker. Elle tendit à K. sa main tremblante et le fit s'asseoir près d'elle, elle parlait avec peine, on avait du mal à la comprendre, mais ce qu'elle disait

    (Une fois de plus, K. se retrouve auprès d'une femme, appelé à entendre de vieilles histoires, recueillir des confidences, et prêt à présenter ses arguments, débattre de ses chances ou exposer ses plans. Les femmes s'intéressent à K. ; K. a recours à elle ; même prétendument hostiles, elles sont des éducatrices et des intercesseurs. En ceci, plus encore que Frédéric Moreau, K. rappelle le Rousseau des Confessions. Les démêlés avec les hommes sont décevants ou tournent court (y compris avec le merveilleux Barnabé, y compris avec le troublant Bürgel). Avec Frieda, avec Olga, avec Pepi, avec la patronne de l'auberge du pont comme peut-être avec la patronne de l'auberge des Messieurs, les discussions peuvent se déployer, faites d'arguties et de contestations, pleines de certitudes et d'ignorances, de révélations et d'hypothèses.)

    (Amalia, à K. et Olga :) - vous racontez des histoires à propos du Château ? Vous êtes encore assis ensemble ? Et tu voulais prendre congé tout de suite, K., et maintenant il est déjà presque dix heures. De telles histoires te préoccupent-elles donc de quelque manière ?  Il y a ici des gens qui se nourrissent de telles histoires, ils s'assoient ensemble comme vous êtes assis et s'en donnent mutuellement à coeur joie (...)

  • Bleston

    La ville de Bleston est le lieu unique et la figure centrale de l'Emploi du temps : présence hostile et étouffante, c'est l'ennemie que Jacques Revel s'emploie à combattre par son récit. Bleston est, paraît-il, inspirée de Manchester. Inévitablement reviennent à l'esprit les pages impressionnantes, où Sebald (ou son narrateur) décrit la ville telle qu'il la découvre, peu après, en 1966 : la cité apparaît vide et à moitié effondrée, comme le vestige d'une ère engloutie, la capitale ruinée de la révolution industrielle anglaise.

    A Moss Side et Hulme, il y avait des rues entières où les fenêtres et les portes étaient condamnées, des quartiers complètement rasés, si bien qu'au-delà des friches ainsi créées, on pouvait apercevoir, éloignée encore d'un mile environ, la ville merveilleuse du siècle dernier, principalement composée de gigantesques immeubles victoriens abritant bureaux et entrepôts, toujours extraordinairement imposante d'aspect, mais en réalité presque totalement vidée de sa substance. (...)
    Au cours de ces errances, durant les rares heures de jour véritable où la lumière d'hiver baignait les rues et les places désertées, j'étais toujours ébranlé par l'impudeur avec laquelle la ville couleur anthracite, d'où était parti le programme d'industrialisation qui devait gagner le monde entier, exhibait aux yeux du promeneur les stigmates d'une déchéance et d'un appauvrissement devenu chroniques.
    ("Max Ferber", Les Emigrants, trad. Charbonneau).