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Mes bouquins refermés - Page 72

  • Sables

    Wallace Collection, à Londres. Paysage avec une cascade, de Ruysdael.

    Le ciel couvert ou le crépuscule a lentement diffusé dans l'herbe et dans l'eau. Les éléments y ont pris à la longue une faible phosphorescence. (Et les nuages et l'horizon reflètent à leur tour la couleur sableuse). Mais la clarté dissoute en deçà rejaillit dans le blanc de la cascade.

  • La Tour

    (Il faudrait résister au courant des visiteurs (qui inexplicablement s’entassent dans l’exposition Babylone du Louvre) et rester devant la Tour de Babel de Bruegel, s’en approcher malgré la barrière et, l’œil contre le verre, rester le temps qu’il faut pour en bien comprendre tous les détails – suspendu en quelque sorte entre ces deux extrêmes qui se renforcent l’un l’autre, l’énormité du monument imaginaire et la minutie des détails peints.) Les parois extérieures de la tour sont en pierre (grises à la base elles prennent une teinte orange en s’élevant). Au sommet, inachevé, elles manquent et dévoilent les murs du noyau en construction, de brique rouge. Avec les arcades, l’agencement rappelle les enveloppes concentriques du Colisée (dont la structure au lieu d’un cercle dessinerait une spirale ; comme un ruban enroulé puis étiré à partir du centre pour former un cône). Le soin apporté à la description du chantier et à ses techniques est manifeste : la route qui s’élève en tournant est hérissée sur son bord d’instruments de levage qui se relaient d’étage en étage. Deux longues traînées à gauche, rouge, blanche, indiquent le chemin que suivent les matériaux (d’un côté la brique, de l’autre le mortier ou la craie).  Ce que l’emprise immense de la tour laisse visible du pays semble encore occupé à sa construction : la mer fréquentée,  les vaisseaux nombreux ancrés au pied de la tour (un chenal du port pénètre jusque sous ses arcades) ; la carrière au premier plan ; les fours à brique épars dans la campagne verdoyante.

  • Le Prisonnier

    Le Prisonnier de Dallapiccola à l'opéra Garnier.

    "La torture par l'espérance" : le geôlier laisse un soir la porte de la cellule ouverte après avoir appelé "frère" l'homme qui y est enfermé. Le prisonnier toute la nuit erre dans la prison, cherchant la porte par où fuir. Il trouve au petit matin une ouverture, se croit sauvé, à l'air libre, mais, au lieu de la liberté, paraissent devant lui les instruments du supplice et le bourreau : il comprend que son évasion n'a été qu'un leurre, l'ultime torture inventée par les gardiens. (Si longue scène de torture, à l'opéra, je n'en connais pas d'autre que celle de Tosca ; plongés trois-quart d'heures durant dans les ténèbres de la prison bardées de grilles, on rêve de la trompette de Fidelio.)

  • Arc-en-ciel

    Wallace Collection, à Londres. Le Paysage à l'arc-en-ciel, de Rubens.

    N'est-ce pas ici, sous nos yeux, à nouveau la Création ? De même que l'arc-en-ciel fait paraître dans le monde les couleurs pures, le peintre fait naître le monde de ces couleurs : bleu, jaune, rouge (la troisième manque un peu dans le ciel, elle rougeoie à la lisière du champs avec les fleurs qui ont poussé dans le blé). L'image relie, à droite, l'ombre des bois avec, à gauche, la lumière de l'horizon, elle tient ensemble les bleus lointains, l'or de la paille et la terre brune ; elle montre les hommes, vêtus des trois couleurs, à leurs travaux : la moisson, le charriage, la construction des meules ou le retour des troupeaux. Au premier plan, au centre, l'homme fait sortir les bêtes de la mare où elles pataugent ; l'arc brille à la surface de l'eau boueuse ; deux vaches y sont peintes, à l'envers, comme des reflets d'elles-mêmes dans la peinture - où plongent des canards : comme des coups de pinceau faits plumes. 

  • Haydn, Bruckner

    Au théâtre des Champs-Elysées.

    (Dans la symphonie de Bruckner,  l'interprétation est impressionnante de clarté, que la disposition particulière de la salle accentue sans doute encore (il y a un bonheur pour l'oreille dans cette lumière, comme il y a un plaisir de l'oeil dans la simple transparence de l'air). La musique semble jouer à juxtaposer les masses sonores, tranchées net, qui cessent sans laisser de halo sensible ; et tel épisode tonitruant passe sans déranger un motif sous-jacent, mince et obstiné,  qu'il avait dissimulé et qui réapparaît intact après lui : demandant comment des phénomènes d'un volume pareil peuvent avoir lieu et occuper tout l'espace et n'être rien l'instant d'après.)

  • Meubles luisants

    J'aimerais un logement constitué de deux grandes pièce, avec des sols biens cirés, sans la moindre petite poussière, des murs vert tendre ou gris perle, devant ceux-ci un nouveau mobilier, noble, massif, d'une antique simplicité, luisant, aux arrêtes vives, des rideaux fait d'une soie grise semblable à du verre dépoli, encadrant les fenêtres avec de légères fronces, et que l'on peut réunir au milieu. Dans l'une des pièces, il y aurait des fenêtres immenses pour laisser entrer des masses de lumières, avec les rideaux que je viens de décrire pour une lumière intime de fin d'après-midi.
    (Stifter - Fleurs des champs, trad. S. Muller)

    (Est-ce cela le Biedermeier ?)

  • Wozzeck (2)

    A l'opéra Bastille.

    Autant, dans la première partie du drame, les idées de Wozzeck battent la campagne ; autant, dès que, grâce au Capitaine et au Docteur, la jalousie s'empare de lui (Wozzeck laisse tomber son cageot), elles deviennent claires et compréhensibles (pour nous , spectateurs) et tout entières tendues d'abord vers la constatation du péché de Marie puis vers la vengeance.

    Wozzeck est rempli de chansons (on pourrait peut-être encore en tirer une comédie musicale) : notamment dans la scène centrale de la fête à l'auberge (un petit orchestre monte sur scène comme dans le bal de Don Giovanni). Chanson de groupe, chanson d'ivrognes ; chanson fausse, comme après le meurtre, l'inoubliable romance de Margret (contraste affreux, intermède de l'horreur) ; chanson juste, comme celle de Marie Es war einmal ein armes Kind... (je croyais entendre le thème du finale de la neuvième de Mahler). Wozzeck chante pour la première fois après avoir tué Marie (avant cela il refuse de se joindre aux autres, c'est sans doute signe qu'il est fou), mais alors il est bien tard (on ne l'accueille pas, tous se retournent contre lui).