Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Mes bouquins refermés - Page 77

  • Beethoven

    Salle Pleyel.

    Dans le mouvement lent du concerto, plutôt que deux discours qui s'affrontent, celui du piano et celui de l'orchestre, ce sont deux matières, deux très belles sonorités, qui contrastent, l'une limpide et seule, reflet d'une flamme dans l'eau qui court, l'autre colossale, sévère et multipliée : si bien que je croyais voir la scène de la Flûte enchantée où Tamino s'avance face aux portes des temples, des voix invisibles le repoussent. O ew'ge Nacht wann wirst du schwinden ?

    (Avant l'attaque du dernier mouvement, l'impression de beauté et la tension sont telles que les dernières notes sont couvertes par un éternuement ou une crise de toux dans la salle.)

  • Les deux trières

    Le stratège athénien Pachès s'est emparé de la ville de Mytilène, sur l'île de Lesbos, qui s'était révoltée contre Athènes. Il occupe la cité et envoie à Athènes les principaux citoyens qui lui paraissent avoir contribué à la révolte. Les prisonniers mytiléniens arrivent à destination :
    Dans un mouvement de colère, (les Athéniens) décidèrent de faire périr non seulement les hommes qui se trouvaient là, mais encore tous les Mytiléniens adultes et de réduire en esclavage les femmes et les enfants. (...) Ils envoyèrent donc une trière auprès de Pachès pour l'informer des décisions prises et lui donner l'ordre de faire exécuter sans délai les Mytiléniens.
    Le lendemain, un brusque revirement d'opinion se produisit parmi la population (...)
    En deux discours, les orateurs Cléon et Diodotos s'opposent devant les Athéniens rassemblés, l'un prônant la fermeté et le maintien de la première décision, l'autre la clémence. C'est finalement le nouvel avis qui l'emporte :
    Une seconde trière fut aussitôt envoyée. On fit diligence, car il fallait rattraper l'autre, si on ne voulait pas trouver la cité anéantie. La première trière avait environ un jour et une nuit d'avance. Les représentants mytiléniens approvisionnèrent les hommes d'équipage en vin et en galettes d'orge et leur promirent d'importantes récompenses au cas où ils arriveraient à temps. Ceux-ci effectuèrent la traversée en toute hâte, se restaurant sans quitter les rames avec des galettes trempées dans du vin ou de l'huile et se relayant pour permettre aux uns de dormir, pendant que les autres ramaient. Par chance, aucun vent contraire ne les gêna. Tandis qu'ils forçaient ainsi l'allure, la première trière, chargée d'une mission plutôt effroyable, ne marchait qu'avec lenteur.

    (Ici l'épisode forme comme les arrachements d'une voûte, premier élément d'une figure dont le second terme est absent, commence une arche invisible dont la retombée est parmi nous).

  • Autre nuit de Platée

    Au cours de cet hiver, les Platéens, qui étaient toujours assiégés par les Péloponnésiens et les Béotiens, se trouvèrent menacés de famine. (...) Ils formèrent, en accord avec les Athéniens assiégés avec eux dans la place, le projet de sortir tous ensemble pour tenter de forcer le passage et de franchir l'enceinte tenue par l'ennemi. (...)
    (Pour franchir la contrevallation, les fugitifs fabriquent des échelles ; ils en déterminent la taille en comptant, à distance, le nombre de briques dans la hauteur du mur ennemi, sur une portion restée sans enduit.)

    Les Platéens achevèrent leurs préparatifs et attendirent une nuit de mauvais temps, avec de la pluie et du vent, et sans lune. Le moment venu, ils sortirent de la place (...). Ils franchirent d'abord le fossé qui entouraient la ville, puis atteignirent le mur ennemi sans avoir été remarqué par les sentinelles, qui ne pouvaient les voir à cause de l'obscurité, ni les entendre à cause des bourrasques qui couvraient le bruit de leur approche. D'autre part, ils marchaient à bonne distance les uns des autres, pour éviter que leurs armes, en se heurtant, ne trahissent leur présence. Ils n'avaient qu'un armement léger et n'étaient chaussés qu'au pied gauche, pour ne pas glisser dans la boue. (...)
    Des feux furent allumés en direction de Thèbes pour signaler une attaque. Mais les Platéens restés dans la ville allumèrent eux aussi un grand nombre de feux sur leurs remparts. Ils les avaient préparés exprès, afin de rendre les signaux des assiégeants inintelligibles (...)

    (Les Platéens parviennent à franchir l'obstacle, puis le fossé qui l'entoure :)
    Cela n'alla pas sans peine ni sans lutte. Une couche de glace s'était formée à la surface, mais elle n'était pas assez solide pour qu'on pût marcher dessus. C'était, comme il arrive souvent lorsque le vent souffle de l'est plutôt que du nord, une glace en liquéfaction. D'autre part, la neige tombée au cours de la nuit, avec ce vent qui soufflait, avait considérablement élevé de niveau de l'eau dans le fossé et ce fut tout juste si les Platéens purent le franchir sans perdre pied. (...)
    Partant du fossé et formés en groupe compact, les fugitifs prirent la route de Thèbes, en laissant sur leur droite le sanctuaire du héros Androcratès. Ils pensaient que la route menant en pays ennemi était bien la dernière sur laquelle on pût les soupçonner de s'être engagés.
    (Trad. D Roussel)

    (A nouveau l'exactitude du détail semble croître à mesure de la nuit, de la tempête et du désordre des combats ; et la clarté du récit, comme le plan ingénieux des Platéens, profiter de la confusion).

  • La Femme sans ombre

    A l'Opéra Bastille.

    Le faucon plane au-dessus du palais de l'empereur et son cri, dans une scène grandiose, prononce le sinistre augure : comme la fille du roi des esprits, l'impératrice, ne jette pas d'ombre, l'empereur sera changé en pierre. La nourrice
                             (...)  femme née en des siècles malins
                           Pour la méchanceté des antres sibyllins
    convainc alors sa maîtresse de descendre chez les hommes se procurer l'ombre manquante. L'impératrice et la nourrice entrent comme des servantes ou des parentes pauvres dans la maison d'un modeste teinturier ; la nourrice conspire à ce que la femme du teinturier cède son ombre, renonçant ainsi à avoir des enfants (car dans l'économie du conte, les deux sont équivalents).
    La querelle qui oppose le teinturier et sa femme, le trop bon Barak et l'épouse acariâtre, est quelque peu caricaturale mais la figure de l'impératrice est magnifique, femme-esprit que la pitié rend humaine et sauve. Dans la cabane de Barak (que la mise en scène refuse de nous montrer), elle rappelle la condition du poète telle que la décrit Hofmannsthal dans le Poète et l'époque présente : prince ignoré, repoussé par la dernière servante et envoyé auprès des chiens. Sans fonction dans cette maison, sans service, sans droit, sans devoir si ce n'est de rôder, d'être couché et de peser tout cela en lui-même sur une balance invisible, de peser tout cela jour et nuit continuellement et de passer par d'immenses souffrances (...)
    Les morts se relèvent pour lui, non pas quand il le veut, mais quand eux le veulent. Toujours est-il qu'ils se relèvent pour lui. Son cerveau est le seul lieu où il leur soit permis de revivre pour un atome de temps et où leur est donné en partage, à eux qui logent peut-être dans une solitude en train de se pétrifier, le bonheur sans limite des vivants : se rencontrer avec tout ce qui vit.
    (Trad. Albert Kohn)

  • Faux lever de Vénus

    Il fait encore nuit, la masse des nuages et la terre sont également sombres, mais, entre elles, à l'est, l'aube (la couleur lumineuse de l'aube) colore un ciel limpide (si bien que, de l'horizon à nous, le monde semble le verre d'une lampe inversée : au centre l'espace est l'épaisseur du cristal, la lumière brûle à la circonférence). C'est alors qu'un astre brillant se lève à l'orient, si brillant et si large que je crois voir la planète Vénus. Mais après s'être élevé rapidement, le point lumineux, arrivé à mi-distance du sol et des nuages, s'éteint et disparaît. Ni obstacle interposé, ni éblouissement : l'astre ne doit apparemment qu'à lui même son extinction, qui ne vient que de lui et ne concerne que lui.

  • Cadmus et Hermione

    A l'Opéra comique.

    "Le livret tiendrait au dos d'une carte à jouer" : le prince Cadmus tue un dragon, se débarasse d'un rival et finit par épouser la princesse Hermione. Cadmus est attifé en général romain, bariolé comme un retable espagnol, Hermione est enjupponnée et emplumée comme une princesse mexicaine. Ils dialoguent, face à la salle, avec force moulinets des bras. En parlant le français classique, ils font entendre les finales muettes et disent "oué" où il est écrit "oi". Des acrobates suspendus, les dieux dans des nacelles, les monstres animés comme des marionnettes. (Tout est occasion de ballet : les scènes avec les deux nobles héros n'occupent qu'une fraction de l'opéra, de même que les démêlés comiques entre leurs suivants, la nourrice, la belle et le poltron). C'est, offert à la cour, le miroir d'une cour fabuleuse : ainsi dans le palais du prince Géant, Cadmus pour séduire Hermione fait danser devant elle ses "soldats afriquains" (Cela, sans doute, ne détonnerait pas dans le décor de Versailles).

  • Coup de main sur Platée

    Alors que la guerre entre Athènes et Sparte est sur le point d'éclater, profitant des derniers instants de la paix, un groupe armé de Thébains pénètre par surprise, la nuit, dans la ville de Platée. Regroupés sur l'agora, ils invitent les Platéens à renoncer à l'alliance avec Athènes et à rejoindre la ligue béotienne. Mais, après un moment de frayeur, les habitants se rendent compte que les assaillants sont peu nombreux et les attaquent.

    Les Thébains (...) prirent peur, tournèrent les talons et se mirent à fuir à travers la ville. Gênés par la boue et par l'obscurité (...), ne sachant, pour la plupart, par quelles rues passer pour s'échapper et poursuivis par des hommes qui savaient comment leur couper la retraite, les fuyards, dans leur majorité, trouvèrent la mort. Un Platéen referma la porte par laquelle ils étaient entrés dans la ville et qui était la seule ouverte. Il inséra dans la barre, en guise de cheville de sûreté, un fer de javelot, en sorte que cette issue elle-même fut interdite aux Thébains. (Certains fugitifs) parvinrent jusqu'à une porte non gardée et, sans se faire remarquer, rompirent la barre au moyen d'une hache que leur donna une femme. (...) Le gros de la troupe, formée par les hommes qui étaient restés le mieux groupés, fit irruption dans une vaste bâtisse qui dépendait du mur d'enceinte et dont le porche se trouvait ouvert. Ils crurent qu'il s'agissait d'une des portes de la ville donnant sur l'extérieur. (Et furent ainsi pris au piège). Tel fut le sort des Thébains qui s'étaient introduits dans Platée.
    (Thucydide - La Guerre du Péloponnèse,II 4 - trad. Denis Roussel)

    (L'optique supérieure de l'historien fait surgir une scène, la sortant de la nuit nocturne comme de la nuit des temps. Elle détaille, dans la mêlée confuse, le fer d'un javelot, une femme qui donne un hache, le cul-de-sac d'une construction adossée au rempart ; péripéties logiques d'une fuite sans issue. Mais son pouvoir est aussi celui d'une longue-vue retournée, rapetissant la vague gloire antique aux proportions d'escarmouches sanglantes où une poignée d'hommes s'affronte.)