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Mes bouquins refermés - Page 14

  • Finisterre

    Je ne veux pas même en imagination croire à la géomancie ni employer l'épithète rebattu de magique pour qualifier le site du château de Pena. Mais il y a dans la position de cette demeure royale, d’ailleurs fort  bourgeoise,  une image qui me hante et qui donne un charme particulier à son air et à sa lumière. La réalité touche ici au rêve autant que l’autorisent les dures nécessités de l’urbanisation de la banlieue de Lisbonne.

    La route (et avec elle, le pays habité) mène, par l’Est, jusqu’au pied des collines de Sintra et on pourrait croire qu’elle ne va guère plus loin ; avec l’exception de ce maigre surgeon tordu, derrière la petite ville, qui monte en lacets jusqu’aux hauteurs où se dresse le château. Les voyageurs, à la dernière étape de leur pèlerinage, ont sans doute préféré passer la nuit en bas avant de grimper au petit matin à la dernière plate-forme. Ils ont déposé leur bagage d'expérience et de souvenirs dans les chambres du faux cloître, déjà encombrées de bibelots et de photographies anciennes... (Des grosses femmes emplumées et serrées dans des robes brillantes ; des hommes moustachus en uniforme). Il est midi. De la terrasse du château, la vue est bornée au Nord et au Sud par les sommets mais, à l’Ouest, ils découvrent pour la première fois le pays ultérieur, au pied des collines : c’est un vaste promontoire couvert de forêts où ne se devinent ni routes ni habitations. Ils savent néanmoins qu’il existe un réseau invisible de sentes qui s’entrecroisent sous les arbres. L’un de ces chemins commence au fond du parc par une petite porte dans le mur de clôture ; une allée secondaire y mène, en bas du vallon remplis de fougères arborescentes (Semblables aux fossiles d’une époque antédiluvienne, ces essences sont comme l’emblème de l’étrangeté des lieux, redoublant leur éloignement apparent dans le temps et dans l’espace). S'ils le voulaient, les visiteurs pourraient emprunter ce chemin, sans risque de se perdre, en suivant la pente. Après moins d’une journée de marche, par des sentiers qui diminuent et finissent envahis par l'herbe, ils auraient traversé l'étendue ; leurs pas s'embrouilleraient dans le sable alors qu'ils entendraient grossir une rumeur, leurs yeux verraient à la fin le rideau de la végétation s’éclaircir et se dérober, et briller derrière lui les feux du rivage au seuil de l'espace ouvert. Mais s'attardant ici, ils se contentent de regarder au loin l’écume, les vagues silencieuse et, à mesure que l’après-midi avance, l'éclat plus éblouissant du soleil reflété (qui finit par abolir, dans la réalité, les détails triviaux qui contredisent ces imaginations). Les voyageurs parvenus au terme du voyage contemplent l’océan vide de tout vaisseau et, en deçà, sans y descendre, la marge ultime et déserte de l’empire qui tourne le dos à la mer.

  • Vieilles photos

    C'est un jardin public, encombré de terrasses, de balustrades et de chaises, sous des monuments commémoratifs. Nous nous retrouvons ici trente ans après, apportant de vieilles photos. Les enfants d'alors sont des adultes maintenant et les parents ont l'âge d'être grands-parents. Avec un appareil photo, nous nous prêtons au jeu des comparaisons, reprenant la pose dans les mêmes lieux et rejouant les images du passé ainsi que des tableaux vivants : on s'asseoit sur les socles, on réarrange les chaises, on s'échelonne dans les marches comme autrefois.  Chacun a repris la place qu'il occupait mais les corps, les tailles et le costume ont changé. Les traits conservent plus ou moins de ressemblance. Nous mêlons ensuite les deux séries de photos. La lumière d'aujourd'hui est pâle et grise, celle d'alors était jaune, les ombres plus profondes et brunes. Quand on les regarde longtemps, les clichés anciens s'animent : quelqu'un a parlé, le bras retombe, le rire qu'on lisait sur les lèvres éclate, trois pas en avant mènent jusqu'au pied de l'escalier. (Comment cela est-il possible ? Est-ce parce que les gestes que la pose arrêtait sont restés emprisonnés dans l'image, à l'état latent, prêts à se dérouler à la première occasion ? ou bien qu'à un point dans le temps ne peut succéder toujours que la même série d'événements, comme l'eau coule selon la plus grande pente ?)

  • Lohengrin

    Lohengrin, à Milan.

    (Je ne me souvenais guère qu'il y avait tant de fanfares et de marches dans Lohengrin : ça corne, ça processionne et, plusieurs fois, l'espace resserré du théâtre vibre sous le boutoir de l'orchestre...

    Ainsi les trompettes vont et viennent dans le décor et grimpent même, au troisième acte, à droite et à gauche dans la salle pour sonner plus haut ; elles exposent alors le plus grand contraste entre l'héroïsme qu'elles clament et la vérité du dénouement : le chevalier ne s'en va pas t-en guerre et divorce d'avec la princesse. Le roi Henri, dont elles forment ici à peu près tout l'appareil (pas d'étendards, pas de cortège), ne triomphe pas : il se tient alors dans les marges d'un plateau envahi par la psyché d'Elsa, avec le décor de marécage, roseaux et étangs, où la jeune femme autrefois a perdu son frère.

    La ferblanterie musicale, héroïque et moyenâgeuse, ne constitue effectivement qu'une écorce criarde et le coeur de l'opéra s'avère d'un matériau tout autre, fait d'événements intérieurs et de hantises étouffées. Il faut entendre affleurer cette substance obscure dans l'extraordinaire nocturne qui ouvre le deuxième acte. Le metteur en scène a choisi d'y faire paraître Lohengrin, qui est donc présent aux débuts du conciliabule d'Ortrud et de Telramund. Le héros aux pieds nus tressaille et semble avoir peur des cuivres qui jouent en coulisse ; il s'approche jusqu'à presque les toucher du couple mauvais mais ne peut les rejoindre pas plus qu'il ne peut entendre le secret qui sonne à l'orchestre. Son apparition à l'acte précédent est le contraire d'une entrée de théâtre : tremblant, recroquevillé sur le sol ; il chante pour lui-même d'une voix absolument bouleversante Nun sei bedankt, mein lieber Schwan. 

    Par divers artifices, la figure de Lohengrin se confond jusqu'au malaise avec l'apparition du frère disparu d'Elsa. Le héros est un enfant, il joue avec sa fiancée comme avec une soeur. C'est elle l'aînée, elle est la plus grande et a la voix la plus puissante. Dans les ensembles et les scènes de foule, sa présence est la plus forte, quand bien même elle vacille. Elle est la grande instigatrice du drame jusqu'au point où on doute que Lohengrin ne soit qu'un fantôme né de son imagination. Sur leur relation, la question interdite, le nom secret, pèse jusqu'à la rupture comme la prohibition de l'inceste.)

  • Alarme

    Une alarme dans la nuit. Elle se répète, versatile, adverse aux trente-deux quarts de l'horizon. Elle est faite de toutes les ambulances ou de toutes les gendarmeries du monde, qu'on a compilées pour immobile ouvrir un chemin ou désarmé repousser une attaque. Puis l'aube vient. Un oiseau imite la sirène, qui a cessé, et son cri va s'adjoindre au chant général. 

  • Conseils littéraires

    Avant d'oublier, peut-être définitivement, Paris ne finit jamais d'Enrique Vila-Matas, notons ici (on ne sait jamais, ça pourrait servir) les instructions à un romancier débutant que Marguerite Duras aurait données en 1974 au jeune littérateur espagnol :

    1. Problèmes de structure. 2. Unité et harmonie. 3. Thème et histoire. 4. Le facteur temps. 5. Effets textuels. 6. Vraisemblance. 7. Technique narrative. 8. Personnages. 9. Dialogues. 10. Cadres. 11. Style. 12. Expérience. 13. Registre linguistique.

  • La Chine

    (Par Vila-Matas et son Paris ne finit jamais, je lis l'article de Roland Barthes "Alors, la Chine ?", paru dans Le Monde du 24 mai 1974,  qui rend compte du séjour dans le pays "avec le groupe Tel Quel". C'est un petit chef-d'oeuvre d'incongruité ; ce pourrait être la relation écrite par le professeur Tournesol à son retour de Bordurie. Le passage sur le thé et la campagne semble avoir été recopié de Bouvard et Pécuchet ou été composé en vue de son inclusion dans le Dictionnaire de la bêtise.)

    Hormis ses palais anciens, ses affiches, ses ballets d'enfants et son Premier Mai, la Chine n'est pas coloriée. La campagne (du moins celle que nous avons vue, qui n'est pas celle de l'ancienne peinture) est plate ; aucun objet historique ne la rompt (ni clochers, ni manoirs) ; au loin, deux buffles gris, un tracteur, des champs réguliers, mais asymétriques, un groupe de travailleurs en bleu, c'est tout. Le reste, à l'infini, est beige (teinté de rose) ou vert tendre (le blé, le riz) ; parfois, mais toujours pâles, des nappes de colza jaune ou de cette fleur mauve qui sert, paraît-il, d'entrais. Nul dépaysement.

    Le thé vert est fade ; servi en toute occasion, renouvelé régulièrement (etc.)

  • Souvenirs de novembre

    Le brouillard a fait de la ville une cité des plaines du nord de l'Italie : l'angle des rues, la perspective déserte, les hauts vaisseaux des églises en brique. Levant les yeux, on verrait les avions, métal gris contre le gris plus clair du ciel ; se diriger au Nord-Ouest pour virer à la verticale de Saint-Germain, là où commence leur descente vers les pistes de l'aéroport. Le boulevard domine comme une digue le vide où coule le fleuve ; son lit bien plus mince que la vaste tranchée qu'on voit, large comme les crues et envahie par l'herbe. Les arbres plantés régulièrement le long de la promenade forment deux par deux, pour la vue, comme les montants d'un balcon ou les jambages ornementés d'une fenêtre. De ce côté-là, il y a le pont suspendu qu'on appelle encore le "pont des Allemands" parce qu'il pointe droit au Nord ; hérissé de balanciers où s'arriment les câbles qui le portent, il est dressé comme une échelle contre un mur invisible, disparaissant dans la brume qui cache la rive adverse. De l'autre côté, le talus moins haut dévale jusqu'aux parcs des belles maisons des faubourgs : c'est ici "le jardin des Finzi-Contini". Enfants, on descendait la pente très raide pour y aller jouer, échappant à la garde des ces parents pauvres ou domestiques qu'on méprisait : et dont les noms Amareni, Amargo, Amerini, Ama- etc. sembaient avaient été choisis, bien inutilement, pour conjurer le sort d'être mal-aimés.