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Mes bouquins refermés - Page 131

  • Superstition du signe

    Hier matin en rentrant de promenade : à peine j'arrive devant les ascenseurs de la tour que le manager surgit (c'est un gamin costumé et cravaté qui parle un anglais parfaitement international). En panne. Pour combien de temps ? Il ne sait pas. C'est embêtant : mon appartement est à l'étage 29 ; une voiture vient me chercher dans vingt minutes pour m'emmener à l'aéroport. Il peut m'aider à descendre les bagages, si je veux. C'est gentil, je n'en ai pas. Les escaliers ? par ici, à droite, au fond du couloir.

    Je gravis laborieusement la suite de numéros que j'ai déjà vue défiler dix fois (sans voir) sur l'écran de commande. C'est une heureuse surprise : après le 3, le 5 ; après le 12, le 15 ; après le 23, le 25. Calcul fait, j'habite au vingt-quatrième étage. Une inquiétude cependant : et si cela portait malheur ? Non : le numéro est funeste, pas le compte.

  • Religion du signe

    (...)

    La salle vaste et haute a l'air, comme du fait d'une présence occulte, plus vide, et le silence, avec le voile de l'obscurité, l'occupe. Point d'ornements, point de statues. De chaque côté de la halle, nous distinguons, entre leurs rideaux, de grandes inscriptions, et au-devant, des autels. Mais au milieu du temple, précédé de cinq monumentales pièces de pierre, trois vases et deux chandeliers, sous un édifice d'or, baldaquin ou tabernacle, qui l'encadre de ses ouvertures successives, sur une stèle verticale sont inscrits quatre caractères.

    L'écriture a ceci de mystérieux qu'elle parle. Nul moment n'en marque la durée, ici nulle position, le commencement du signe sans âge : il n'est bouche qui le profère. Il existe, et l'assistant face à face considère le nom lisible.

    Enonciation avec profondeur dans le reculement des ors assombris du baldaquin, le signe entre les deux colonnes que revêt l'enroulement mystique du dragon, signifie son propre silence. L'immense salle rouge imite la couleur de l'obscurité, et ses piliers sont revêtus d'une laque écarlate. Seuls, au milieu du temple, devant le sacré mot, deux fûts de granit blanc semblent les témoins, et la nudité même, religieuse et abstraite, du lieu.

  • Pause

    Ceci s'interrompt quelques jours. Pour emplir cette pause d'une solennité qu'elle n'a pas (dire qu'on se tait, c'est parler encore ; l'écrire, ce serait le dire perpétuellement ; etc.), je recopie les trois derniers paragraphes de la Religion du signe de Claudel (Connaissance de l'Est).

  • Capitale

    Je relis René Leys de Segalen :

    On ne peut disconvenir que Pei-king ne soit un chef d'œuvre de réalisation mystérieuse. Et d'abord le plan triple de ses villes n'obéit pas aux Lois des foules cadastrées ni aux besoins locataires des gens qui mangent et qui peuplent. La capitale du plus grand Empire sous le ciel a donc été voulu pour elle-même ; dessinée comme un échiquier tout au nord de la plaine jaune ; entourée d'enceintes géométriques ; tramée d'avenues, quadrillées de ruelles à angles droits et puis levée d'un seul jet monumental ... - habitée, ensuite, et enfin débordée dans ses faubourgs interlopes par ses parasites les sujets chinois. - Mais le carré principal, la ville tartare-mandchoue fait toujours un bon abri aux conquérants, - et à ce rêve : (...)

    (étrange roman dont le narrateur (qui s'appelle Segalen), tout à son rêve d'inaccessible, s'aveugle, ou feint de s'aveugler, et entraîne dans son délire le jeune et impressionnable René - cela finit mal.)

  • Emeutes

    (Le 1er Décembre 1921) Les rues se gonflèrent comme des torrents furieux et les parties les plus fragiles des façades immobiles furent enfoncées et détruites (...)

    Ainsi commence le Divertimento n°1 de Doderer (trad P Deshusses) et pour les deux protagonistes de cette nouvelle, c'est le point de départ de l'épanchement du songe dans la vie réelle.

    Il est question d'une autre journée d'émeute à Vienne (le 15 Juillet 1927) dans le grand livre de Doderer Les Démons ; mais ici comme là il s'agit de révéler la trajectoire de vies humaines soumises aux puissances redoutables de « l'intérieur » (obsessions presque inconscientes, frayeurs oubliées de l'enfance) et de « l'extérieur » (l'Histoire, la Société).

  • Pas vu l'expo Dada

    Journal : Dimanche. Mangé du veau. A Beaubourg renoncé à voir l'expo Dada (bondée).

    Moralité (selon Tzara) :
    dada
    dada
    mangez du veau

  • Schubert, Schumann

    Au Châtelet.

    Lieder de Schubert sur des poèmes de Goethe. Surtout der Musensohn : le musicien-poète possédé par les Muses, par le mètre et par le rythme entraînant, entraîné dans une allégresse irrépressible et presque inquiétante, devançant les saisons, courant les champs et les villages, animant au passage le « gros garçon » et la « raide demoiselle », s'en moquant, allant selon sa joyeuse chanson, solitaire et rêvant de repos.

    Lieder de Schumann sur des poèmes d'Eichendorff. Toutes les vignettes du romantisme allemand : l'exil, la bien-aimée lointaine, la solitude, la nature angoissante ou consolatrice, les chasseurs qui sonnent du cor, le rossignol, le château moyenâgeux et même le Rhin et la Lorelei ; mais profondément d'accord avec la musique. Trois favoris :

    Mondnacht : la voix s'égale au paysage nocturne (clarté blanche de la lune, scintillement des étoiles). Auf einer Burg : un paysage vu en plongée ; le vieux château avec son spectre sinistre domine le fleuve où passe une noce faussement joyeuse ; la jeune mariée pleure (et la voix pleure avec elle). Surtout, Zwielicht, vision inquiétante du crépuscule où les arbres frissonnent, les nuages passent « comme les mauvais rêves » ; heure des amours mortelles et des amitiés trahies ; la voix commande soudain : « (bien des choses se perdront dans la nuit) Prends garde ! »

    (Mais comme trop souvent, c'est par un bis peut-être qu'on est le plus touché : un autre lied de Schumann, une musique qu'on ne connaît pas, des paroles (de Kerner) qu'on ne comprend guère (c'est mieux ainsi), Stirb, Lieb' und Freud' !, un petit roman ausbourgeois avec scène de prière et cœur brisé.)