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Mes bouquins refermés - Page 82

  • Schubert

    Le Voyage d'hiver, au Théâtre des Champs-Elysées.

    Ce qui frappe ici, c'est la jeunesse du voyageur (cheveux noirs, que le givre ne fait que couvrir), la simplicité de ses colères (toujours près de jaillir et dont pourtant l'objet se perd peu à peu) ; elles marquent presque de bravade "Mut" et la fin de "der Wegweiser":
            Eine strasse muss ich gehen
            die noch keiner ging zurück

    Il a une façon encore enfantine de prendre à partie les êtres et les choses, de plain pied avec un monde de rêveries et de contes ; ainsi quand, dans "Frühlingstraum", des fleurs de givre sur la vitre le fascinent :
             Ihr lacht wohl über den Traümer,
             Der Blumen in Winter sah ?

    ou quand il interpelle un corbeau dans "die Krähe" :
             Krähe, wunderliches Tier,
             willst du mich nicht verlassen ?
             Meinst wohl, bald als Beute hier
             meinen Leib zu fassen ?

     

  • Sibelius

    Salle Pleyel.

    Au programme, les deux plus belles symphonies de Sibelius, la quatrième  et la septième. La quatrième se dérobe ; elle gagne à être entendue en concert : l’œil soutient l’oreille. Le premier mouvement commence de façon extraordinaire par un glas des cordes graves et puis la longue entrée du violoncelle seul. Comme dans l’ouverture de Parsifal, le troisième mouvement fait entendre une même phrase incachevée, en suspens, qui se répète, se rassemble et se complète avant de percer et trouver sa conclusion et puis de se dissoudre.
    La septième est plus aimable : c’est d’abord un somptueux sentiment d’envol, avec l'accroissement progressif des cordes. L’ascension débouche sur une impression de panorama illimité (espace grand ouvert des cuivres déployés). Après un épisode plus rapide, les cuivres entrent à nouveau : une tempête souffle en plein ciel.

  • Souvenirs de Flaubert

    Je croyais qu' un Enterrement à Ornans (1850) de Courbet figurait l’enterrement de l’héroïne de Madame Bovary (1857). C’est au-dessus d’Yonville, dans la campagne délavée, sous les falaises de craie. Devant la fosse se tient Charles, tête nue, échevelé et blafard, n’écoutant et ne voyant personne. A gauche, un Rodolphe plébéien (qu’il a fière allure !) a mis un genou à terre. A droite Homais, bras levé, pérore. A l’écart, les femmes « couvertes de mantes noires à capuchon rabattu », offusquées par de grands mouchoirs. Leur cortège s’est replié sur lui-même, le chagrin forme la ronde. J’étais étonné de les voir pleurer autant une femme qu’elles ne devaient pas porter dans leur cœur.
    (Mais, à dire vrai, on peut mettre un nom sur presque tous ces visages ;  ce sont les portraits, réels et non fictifs, d’habitants du village d’Ornans, d’amis ou de parents du peintre. Dans l’invention de l’artiste, on ne sait pas qui est porté en terre.)

  • Sibelius

    Salle Pleyel

    Pas séduit par le romantisme sucré des sept lieder avec orchestre.
    Déçu par l’interprétation de la sixième symphonie (Un jeu trop contrasté nuisait peut-être au foisonnement étale de cette espèce de Pastorale nordique, aux couleurs claires, aux éclats de la lumière nature.)

    Le plus réussi était sans doute ce que j’aime le moins : le finale de la cinquième symphonie. D’un coup l’orchestre semble former un bloc unique ; une même transe saisit tous les musiciens les subordonnant aux mouvements d’un seul. Le thème vedette a la grâce d’une sonnerie d’alarme géante… mais il est joué ici très lentement et tourne lentement et rayonne.

  • Retour de Lyon

    L'automne, confluent :

    Le quai de la Saône, bien situé, environné de collines et d'édifices à physionomie, représente l'été à Lyon ; pour le quai du Rhône, c'est l'insignifiance moderne et l'hiver.
    (Stendhal, Mémoires d'un touriste).

  • Donne-moi tes yeux

    Donne-moi tes yeux, de Guitry.

    Paris 1943. Au Palais de Tokyo, une exposition d'art français moderne. Guitry, alias François Bressolles, sculpteur, nous fais visiter une salle particulière : y sont réunies des toiles de Manet, Corot, Cézanne, Monet... toutes de 1871. Au moment même où le pays est vaincu, son art triomphe. La défaite ne compromet pas cette autre victoire, essentielle. Que ce soit le cas aujourd'hui encore, nous l'allons montrer tout à l'heure. (Réjouissante familiarité de Guitry, non seulement avec les peintres contemporains, filmés sans façons lors d'un vernissage, mais avec les artistes français du dix-neuvième siècle et au-delà, dont les oeuvres décorent son appartement ;  comme cette Main de Rodin qu'il prend dans la sienne.)

    François fait la connaissance d'une jeune femme, Catherine, qui accepte de poser pour lui ("je vais vous faire en glaise"). Coup de foudre réciproque. Malgré les trente ans qui les séparent, ils vont se marier. Mais, dans le délai qu'il a imposé avant qu'elle donne sa réponse, François découvre qu'il est en train de perdre la vue. Il cache la vérité à Catherine et feint de la repousser. Comme Paris, François est plongé dans les ténèbres (admirable scène où les deux amants marchent à travers la ville sans lumières, dans le cercle d'une lampe de poche, ayant raté le dernier métro.) Mais sa muse finir par voir clair dans son jeu, elle vient le retrouver et accepte l'épreuve.

    (Paris au temps du marché noir. Une chanteuse de cabaret se voit proposer un cochon entier en échange de ses faveurs. "Dites à ce cochon que je ne veux pas de son porc, ou à ce porc que je ne veux pas de son cochon.")

  • L'orage

    Le plan de la villa dessine un damier incomplet. Les pièces sans étage sont quelquefois augmentées de terrasses carrées ; elles se raccrochent l'une à l'autre par les coins, reliés au besoin par des allées couvertes. Les constructions, de plain-pied, surplombent la mer. La grande cour est encombrée de tables et de chaises rangées sous un auvent comme à la terrasse d'un café. Le déjeuner est servi ailleurs, sur un balcon qui convient mieux à la taille de notre réunion. Le chat file sous la table ; il reste immobile au fond de la salle devant une porte fermée, plus sensible à l'odeur du poisson qu'à nos appels.

    Il ne pleuvra pas, assure notre hôtesse. Pourtant, depuis l'horizon, des nuages très noirs poussent une pointe vers nous. Un peu plus tard, la violente averse me donne raison.

    L'orage fini, on fait par l'extérieur le tour de la maison.  Derrière, un éboulis de roches dévale jusqu'au rivage. Un saut-de-loup sépare le jardin de la lande. Un minuscule pont-levis permet au sentier de le franchir et de descendre à la mer. Ce n'est qu'une planche grise, relevée par deux chaînettes. Elles brillent dans la bruyère comme, après la pluie, les gouttes d'eau. Elles semblent rouillées ; elles ne servent guère.