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Mes bouquins refermés - Page 65

  • Rigoletto

    A l'opéra Bastille.

    Pourquoi Rigoletto ne veut-il pas dire son nom à sa propre fille, Gilda ? D'où vient l'étrange nom, Gualtier Maldè, que le Duc de Mantoue invente pour séduire la jeune fille ? Le mélodrame s'achève, Rigoletto tue sa fille au lieu du Duc sans que ces mystères (peut-être obscurément liés) ne trouvent leur explication.  

  • Mansions

    Il n'est pas facile de décrire le principal élément de décor de cette production de Pelléas et Mélisande (photo d'ensemble, ici). Disons : une (demie) amphore géante, couchée sur le flanc, ouverte selon une coupe longitudinale. La chose tourne sur elle-même. D'un côté, on peut entrer dans la concavité avec une petite échelle et se tenir dans le ventre ou dans le col. De l'autre (la face convexe), un escalier et un balcon métalliques sont arrimés sur la panse ; l'échafaudage permet de grimper jusque sur le goulot d'où l'on peut, traversant le plan de coupe, se pencher sur la face ultérieure.

    (Je ne sais pas si la composition est inspirée du sonnet Surgi de la coupe et du bond - auquel Maeterlinck emprunte peut-être sa "rose dans les ténèbres" - mais la matière en est charnelle et rouge et non d'une verrerie éphémère.)

    Je ne me souviens pas de tous les usages et arrangements qu'autorise cette topographie complexe. Les personnages sont trop souvent rejetés sur les bords par l'encombrement et condamnés à tourner en rond autour de l'installation. Mais la scène de la tour, Mélisande perchée sur le col, Pelléas enfermé dans le vase, était très belle. Dans le dernier acte, Mélisande et Golaud sont tout deux installés dans la grande cavité : elle sur le bord, lui derrière. Golaud, se couchant, se relevant, est prisonnier d'un espace sans sol et sans perspective. Perdu dans la profondeur sans repère, il ne peut atteindre Mélisande qui lui tourne le dos (de même qu'il "ne saura jamais, qu'il va mourir ici sans savoir".)

     

  • La Cène, de Bouts

    Triptyque du Saint Sacrement de Dieric Bouts, dans l'église Saint-Pierre de Louvain. bouts_détail.jpg

    L'espace de Bouts est essentiellement distance entre les choses ; il naît de la contraction et de la verticalisation qui suscitent entre elles le plus grand intervalle, le plus grand rayonnement possible du "vide". Echelonnés sur les obliques ascendantes qui les relient, les figures isolés et refermés sur elles-mêmes, se dressent à distance l'une de l'autre comme autant de jalons dans la profondeur de l'espace. (Philippot - La peinture dans les anciens Pays-Bas, XVème-XVième siècles).

    Le panneau central du Triptyque du Saint-Sacrement, qui représente la Cène, est exemplaire de cet "espace-distance". Il est apparent dès l'abord dans le grand vide qui isole la table du bord inférieur. Il est visible dans le foisonnement recroquevillé des détails et leur précision, dans la transparence de l'air qui entoure les êtres et, pour ainsi dire, perce les murs ; il s'étend dans un paysage extérieur dont aucune épaisseur atmosphérique ne vient émousser les contours. L'espace isole les apôtres et les maintient dans leur éloignement de spectateurs. Il semble avoir passé sur les visages et les mains comme le gel sur un fruit, donnant à ces hommes leur air renfrogné, vieilli, dolent et pensif. Ils ne sont pas les protagonistes d'une scène mais les témoins d'une figure : l'institution de l'eucharistie. L'image s'étend identiquement face à nous, à peine creusée par la perspective à la surface fictive de la peinture, au croisement des diagonales du tableau, au centre d'une mandorle implicite : de haut en bas, la croix dans le bois d'un panneau au mur, le Christ bénissant et l'hostie, le calice, le bassin rempli de sang et, selon les plis d'un linge, le linceul.

  • Le massacre des innocents

    Le Massacre des innocents de Bruegel dans l’exposition des collections royales britanniques au musée de Bruxelles. Alors que le tableau était dans les collections de l’empereur Rodolphe II, les enfants massacrés ont été couverts par des repeints et remplacés ou bien par des ustensiles et des ballots ou bien par des animaux, une oie, un veau, et l’épisode biblique a été transformé, par euphémisme, en une scène de pillage.  La peinture a été détériorée et le sens est perdu.

    A contrario, dans la mise en scène de Pelléas et Mélisande à la Monnaie, à l’acte IV, les moutons dont les pleurs intriguent tant Yniold (Ce n’est pas le chemin de l’étable, où vont-ils dormir cette nuit ?) sont figurés par des enfants tenus en laisse. Ici le sens est outré (les moutons sur le chemin de l’abattoir représentent les innocents massacrés donc ce sont des enfants) et la vision au lieu d’annoncer le meurtre de Pelléas l’excède et le dévalue.

  • Pelléas et Mélisande

    Théâtre de la Monnaie.

    C'est, pour une fois, à l'occasion de cette représentation, la voix Pelléas qui m'a semblé la plus forte, la plus présente. Elle ne trahissait pas pour autant le personnage qui restait certes "un peu étrange", intimidé, velléitaire, incapable longtemps de franchir le pas ; elle le faisait même apparaître bavard (je ne le dis pas en mauvaise part) : les paroles précipitées témoignent de son agitation ; il m'a semblé que Mélisande parlait à peine dans la dernière scène qui les réunit. (Et ce soliloque s'inscrivait bien, alors, dans la suite de celui d'Arkel et de Golaud : car, dans le quatrième acte, successivement,  les trois hommes (les trois "âges") entreprennent Mélisande ; et celle-ci, malgré sa préférence, ne rejette personne).

    Golaud, à proportion (la substance des deux hommes est-elle incompatible ?), s'effaçait et semblait rejeté à la marge (alors que, dans les autres productions, il était toujours apparu comme le personnage le plus humain du drame, celui qui est présent du début à la fin et qui détermine l'événement).

  • Ecrit sur le front

    - Enfant ! vous êtes à l'entrée de la vie, reprit-elle en saisissant la main d'Eugène (de Rastignac), vous trouvez une barrière insurmontable pour beaucoup de gens, une main de femme vous l'ouvre, et vous reculez ! Mais vous réussirez, vous ferez une brillante fortune, le succès est écrit sur votre beau front.

    Ici un jeune homme ne devient riche que grâce à sa maîtresse ou par un mariage. Vautrin offre à Rastignac de réussir par la seconde voie. Pour cela il suffit que l'étudiant réponde à l’amour de la pauvre demoiselle Taillefer, obscure et sans dot. Un complice tuera en duel le frère unique de la jeune fille. Alors, le père se réconciliera avec la  fille qu’il a reniée et celle-ci deviendra un parti considérable.
    Rastignac n’accepte pas la proposition mais il fait tout de même un brin de cour à mademoiselle Taillefer. Cependant :

    - L'affaire est faite, dit Vautrin à Eugène. Nos deux dandies se sont piochés. Tout s'est passé convenablement. Affaire d'opinion. Notre pigeon a insulté mon faucon. A demain, dans la redoute de Clignancourt. A huit heures et demie, mademoiselle Taillefer héritera de l'amour et de la fortune de son père, pendant qu'elle sera là tranquillement à tremper ses mouillettes de pain beurré dans son café. N'est-ce pas drôle à se dire ? Ce petit Taillefer est très-fort à l'épée, il est confiant comme un brelan carré ; mais il sera saigné par un coup que j'ai inventé, une manière de relever l'épée et de vous piquer le front. Je vous montrerai cette botte-là, car elle est furieusement utile.

    Comme Rastignac veut avertir la victime, Vautrin lui verse un somnifère.

    En plaçant la tête de l'étudiant sur la chaise, pour qu'il pût dormir commodément, il le baisa chaleureusement au front, en chantant :
       Dormez, mes chères amours !
       Pour vous je veillerai toujours.

    (Balzac – Le Père Goriot).

  • Tresse

    Eugène approcha son oeil de la serrure, regarda dans la chambre, et vit le vieillard occupé de travaux qui lui parurent trop criminels pour qu'il ne crût pas rendre service à la société en examinant bien ce que machinait nuitamment le soi-disant vermicellier. Le père Goriot, qui sans doute avait attaché sur la barre d'une table renversée un plat et une espèce de soupière en vermeil, tournait une espèce de câble autour de ces objets richement sculptés, en les serrant avec une si grande force qu'il les tordait vraisemblablement pour les convertir en lingots. - Peste ! quel homme ! se dit Rastignac en voyant le bras nerveux du vieillard qui, à l'aide de cette corde, pétrissait sans bruit l'argent doré, comme une pâte. Mais serait-ce donc un voleur ou un recéleur qui, pour se livrer plus sûrement à son commerce, affecterait la bêtise, l'impuissance, et vivrait en mendiant ? se dit Eugène en se relevant un moment. L'étudiant appliqua de nouveau son oeil à la serrure. Le père Goriot, qui avait déroulé son câble, prit la masse d'argent, la mit sur la table après y avoir étendu sa couverture, et l'y roula pour l'arrondir en barre, opération dont il s'acquitta avec une facilité merveilleuse.

    Je n'avais pas ouvert le Père Goriot depuis le lycée mais, comme le marchand de journaux me l’a mis entre les mains, je l’ai relu ces derniers jours. Après plus de vingt ans, bien des choses m’ont paru nouvelles (soit que je n’en aie pas gardé le souvenir, soit que je ne les aie pas même remarquées à l’époque). D’autres en revanche m’étaient restées en mémoire : les apparitions fugitives des filles de Goriot, habillées comme des reines, dans les escaliers sordides de la Pension Vauquer ; et surtout la scène-énigme fameuse où Rastignac surprend par le trou de la serrure Goriot en train de tordre une vaisselle précieuse à la force du poignet.

    Le secret est vite découvert. L’origine et la destination du métal ne sont pas bien mystérieuses. On suit bientôt le lingot jusque chez l’usurier ; et la somme réalisée finit chez l’une ou l’autre des filles Goriot. On devine que le  trésor est celui que Goriot avait conservé de son ancienne vie, malgré son déménagement. (Ceci, [avait  dit alors Goriot] à madame Vauquer en serrant un plat et une petite écuelle dont le couvercle représentait deux tourterelles qui se becquetaient, est le premier présent que m'a fait ma femme, le jour de notre anniversaire. (…) j'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles que de me séparer de cela.)

    Ne reste donc que le pétrissage à main nue du métal par un vieillard, image de démesure, signe de l’amour titanesque que Goriot voue à ses filles. Mais pourquoi la vaisselle doit-elle absolument être broyée ? Le métal tordu rappelle peut-être le dernier trésor du vieillard (dont il ne sépare pas et qu’il emporte dans la tombe). C’est un médaillon avec les noms gravés des deux filles Goriot et il est attaché à un fil fait des cheveux tressés de leur mère défunte.