Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La Vierge au chancelier Rolin (3)

Les trois arcades qui se détachent sur le ciel du tableau sont, assurément, une évocation de la Trinité. Les découpes semblables de l’azur unique donnent une image particulièrement évocatrice, symbolique et abstraite, de la Divinité à la fois « une et trois ». Dans cette représentation céleste de la Trinité, les trois personnes restent indifférenciées. Cependant, si on s’intéresse à la zone terrestre découpée par les arcades, on peut tenter de les identifier.

A gauche, du côté du chancelier, l’arcade serait celle de Dieu fait homme, le Fils ; celle de droite appartiendrait à Dieu régnant sur terre, le Père ; au centre, issu du Père et du Fils, le Saint-Esprit.

A chaque personne correspond un attribut par lequel l’entité divine se manifeste dans le monde terrestre : à droite, pour le Père, on l’a vue, la Cité de Dieu ; au centre, pour le Saint-Esprit, le reflet du ciel à la surface du fleuve (qui rappelle les mots de la Genèse « l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux ») ; à gauche, pour le Fils, un léger décalage s’opère : l’attribut en question n’apparaît pas dans le paysage mais consiste en la colonne qui le délimite. La colonne est en effet un attribut régulièrement associé au Christ de l’Incarnation et à sa Passion.

On peut chercher la confirmation de cette hypothèse dans les petites images sculptées que Van Eyck a incluses dans le décor du palais (ou du temple) où est reçu le chancelier Rolin. Ces « images dans l’image » qu’on retrouve ailleurs chez Van Eyck, illustrant des histoires de l’Ancien Testament, ajoutent un commentaire à la scène principale. Ici on reconnaît, du côté du chancelier, de gauche à droite, des exemples de péchés commis par les hommes. Ils viennent soutenir la méditation de Rolin (ou la nôtre) : Adam et Eve chassés du Paradis ; Abel tué par Caïn ; Noé succombant à l’ivresse et moqué par un de ses fils. Du côté de la Vierge à l’Enfant, le sujet de la scène – à-demi dissimulée – peut être identifié par comparaison avec un relief semblable dans un autre tableau de Van Eyck, la Vierge au chanoine Van Paele : Melchisédek (précurseur symbolique du Christ), roi de Salem, bénit Abram, futur Abraham (Genèse).

Du côté gauche, tournées vers la colonne qui symbolise le Fils, il est peut-être possible de deviner les scènes inscrites sur les faces latérales des chapiteaux (car chez Van Eyck le moindre détail même à peine visible de l’œuvre n’est pas le fruit du hasard et ne doit pas être négligé) : on pourrait y voir – de gauche à droite – le Serpent d’airain, le Sacrifice d’Abraham et la Mort de Samson. Il s’agit, dans les trois cas, de préfigurations de la Crucifixion, en étroit rapport donc avec la colonne à laquelle elles font face dans la mesure où celle-ci évoque le Christ de la Passion.

La Mort de Samson est la plus facile à identifier car Van Eyck a représenté la même scène dans le pavement de son Annonciation selon un schéma identique (un personnage embrasse une colonne dont la rupture provoque l’effondrement de l’édifice qu’elle supportait). Il est significatif que, dans le ciel, à cet endroit, le peintre ait représenté la lune visible en plein jour : il s’agit d’un motif emprunté aux images de la Crucifixion et qui vient donc redoubler la concordance entre les deux scènes.

Le Sacrifice d’Abraham a lui aussi été représenté dans le décor de la Vierge au chanoine Van Paele. Les quelques linéaments visibles dans la Vierge Rolin resteraient néanmoins peu reconnaissables si le sujet n’était pas « trahi » par un détail qui déborde dans la scène voisine (celle de Noé) : on y reconnaît en effet, en route vers son destin, le bélier que Dieu a préparé pour prendre la place d’Isaac dans le sacrifice.

Quant à la troisième scène, le Serpent d’Airain, c’est pure conjecture mais le sujet en serait cohérent avec l’ensemble, et conforme dans son rapport avec la scène juxtaposée (chacune évoquant l’idée d’un « rachat » en rapport avec le péché représenté dans l’autre scène du chapiteau : ici le Serpent d’airain répondrait au serpent du Péché originel comme le sacrifice d’Isaac « s’oppose » au meurtre d’Abel ou comme la mort volontaire de Samson vient compenser la faiblesse de Noé).

Notre voyage à travers les ciels de la Vierge au chancelier Rolin aboutit donc à cette colonne, image de Jésus Christ « qui a souffert sous Ponce Pilate… a été crucifié… est mort… et ressuscité le troisième jour ». (On objectera : pourquoi cette colonne-ci alors qu’il y en a plusieurs d’identiques dans le tableau ? Assurément elle est la seule parmi toutes à apparaître entièrement comme un objet isolable, à la ressemblance des colonnes que l’on voit représentées dans les images des « Instruments de la Passion ».)

C’est l’occasion peut-être d’évoquer les petits lapins de pierre qui pointent leur museau sous la base de la colonne en question : dans cette hypothèse, non pas des images du péché mais un symbole de la résurrection, qui est d’ailleurs toujours vivace dans la tradition des animaux en chocolat qu’on offre à Pâques.

Enfin on comprend mieux l’absence inhabituelle d’un saint patron aux côtés de Rolin pour l’accompagner dans sa présentation à la Vierge et à l’Enfant : la place est prise par le grand intercesseur.

Écrire un commentaire

Optionnel