Considérons maintenant l’autre axe du tableau. Des obstacles restreignent ici aussi l’accès au monde céleste et barrent l’axe vertical : c’est une formidable chaîne de montagnes qui court au niveau de l’horizon ; le fleuve aussi subit dans les lointains un changement de direction ; ses méandres horizontaux gênent désormais la progression vers l’arrière-pays dans le sens de la profondeur ; on distingue également d’autres forteresses qui défendent le voyage à travers les collines vers le pays situé « au-delà de l’horizon ».
Cependant il existe, selon cet axe, un autre point de libre contact entre le monde céleste et le monde terrestre. Il n’est plus dans la section centrale (celle du pont) mais dans celle de droite : la campagne se hisse là sans solution de continuité vers le ciel bleu et efface les pics enneigés. On pourrait voir dans ce passage un geste d’oblation (en le comparant par exemple à une des petites scènes des chapiteaux représentant le sacrifice d’Abel où l’on voit Dieu se pencher au coin du ciel pour prendre de ses mains l’offrande que lui tend le fils d’Adam). Ici l’offrande est faite de champs de blé, elle semble renvoyer au thème eucharistique de l’œuvre : les hommes assurent leur salut et leur accès à la vie éternelle grâce au pain du sacrifice.
On peut reconnaître aussi dans cette section du paysage le symbole d’une union entre la terre et le ciel où les deux représentations divines du tableau se rencontrent : à l’endroit où, au premier plan, le Christ trône dans le giron de sa mère correspond une terre où Dieu a choisi de résider. La cité qui s’élève derrière l’enfant Jésus renverrait aux versets du psaume 46 :
Il est un fleuve dont les courants réjouissent la cité de Dieu,
Le sanctuaire des demeures du Très Haut.
Dieu est au milieu d’elle.
(C’est l’occasion de préciser que notre description a pour principe que le paysage de la Vierge au chancelier Rolin n’est pas la représentation d’un lieu existant de la terre : si tous les éléments en sont réalistes et certains même inspirés de monuments réels, comme la tour de la cathédrale d’Utrecht derrière la tête de l’Enfant, leur assemblage est fictif. Le peintre agence un pays comme pourrait le faire un amateur de modèles réduits composant un circuit de chemin de fer à partir d’éléments miniatures qui certes reproduisent à la perfection la réalité – gare, poste d’aiguillage, tunnel – mais qui sont disposés pour les besoins d’un plan né de la volonté de son créateur. Le programme de la campagne représentée par Van Eyck est symbolique et eucharistique : elle est une image du monde mais on y cultive uniquement la vigne et le blé ; sa seule industrie est celle des moulins – moulins à vent ou moulins flottant pour moudre la farine du pain du sacrifice.)