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Musique et théâtre - Page 17

  • L'Or du Rhin

    Onze ans (et quelques mois) après, retour au Châtelet pour le Prologue de l'Anneau du Nibelung. Je ne me hasarderai pas à gloser sur la signification profonde de ce cycle temporel (manifestement funeste).

    Quelques remarques (avant que ça se confonde avec la Walkyrie demain) :

    - première merveille : la beauté de l'orchestre. Dès l'évocation initiale des flots du Rhin, il y a la richesse des timbres, la fusion progressive des lignes répétées et superposées, les thèmes qui semblent sourdre des profondeurs (le genre de chose qu'on n'entend pas aussi bien au disque confirme Zvezdo)

    - des passages longuets (la scène de ménage Fricka/Wotan, dieux discrédités dès leur première apparition) mais d'autres qui donnent envie de revenir (le Rhin, le récit de Loge, la fatigue des Dieux, les forges des Nibelungen, les transformations d'Alberich, la malédiction de l'anneau ...)

    - le mode récapitulatif : quand Wagner a mis en scène une action il oublie rarement d'en faire le récit un peu plus tard. Par exemple à la scène 3, premier épisode, Mime se fait battre comme plâtre par Alberich devenu invisible, deuxième épisode, Mime détaille sa mésaventure à Wotan et Loge. Dès la scène 2, Loge décrit les événements qui se sont déroulés à la scène 1. Mais en l'occurence c'est un des plus beaux passages de l'opéra grâce à l'enchaînement des letimotive : ils font passer dans le récit les étincelles du dieu du Feu qui parcourt le monde, puis les miroitements des eaux du Rhin, puis l'éclat de l'or qui allume la convoitise des dieux et des géants

    - le mode prophétique : pendant du précédent. La renonciation d'Alberich, la malédiction de l'anneau, la prophétie d'Erda. Le passé se récapitule, l'avenir s'annonce. (Tout cela serait lettre morte sans la musique qui projette dans le présent toute la richesse rétrospective des opéras à venir : par exemple le thème du Crépuscule des Dieux dans la scène d'Erda).

    - le motif du Tarnhelm : le plus impressionnant des thèmes de l'Anneau du Nibelung ? associé au casque magique, celui qui permet les métamorphoses. Il domine la scène des transformations d'Alberich. Une musique sinistre et incertaine comme un souffle des profondeurs, un déferlement de brumes.

  • Les Noces de Figaro

    Au Théâtre des Champs-Elysées.

    (Allez-y, encore cinq représentations et c'est vraiment bien).

    [PS : souvent déçu par les représentations des opéras de Mozart parce que paradoxalement il manque à la scène ce qui existe de façon éclatante au disque : le théâtre. La beauté et l'émotion individuelles ne parviennent pas à lier les personnages ensemble ; les morceaux se succèdent isolément en dépit de l'intrigue.

    Ce soir au contraire, pour moi, à partir du début du deuxième acte, la romance chantée gorge serrée par Chérubin (il faut tendre l'oreille pour l'entendre) fait naître une émotion qui passe au-delà. Elle remplit d'un (tendre) sentiment d'intimité ambiguë le décor de la chambre fermée. Elle enflamme la tristesse majestueuse qui l'avait précédée. Elle explique la complicité qui unira désormais Suzanne et sa maîtresse (notamment pendant tout l'extraordinaire finale de l'acte et jusqu'au travestissement de l'acte IV). Elle touche au cœur la Comtesse, qui s'y abandonne. Et l'instant d'abandon restera vivant dans le souvenir tout au long de l'opéra et sera présent dans la clémence finale (rivière cachée, source nocturne) :
              Piu docile io sono, e dico di sì
    (de quoi sommes-nous donc coupables pour chanter - ou recevoir - pardon si sublime ?)]

  • Orfeo

    En excellente et parisienne compagnie, à la Cité de la Musique, pour l'Orfeo de Monteverdi.

    (Si j'osais, j'écrirais ici, selon Mallarmé, que la fanfare presque quatre fois centenaire des Gonzague, c'était manière :
                     (...) d'épandre pour baume antique le temps
                      Sur la soudaineté de notre amitié neuve.
    Mais pour ne pas déroger à la ligne éditoriale de ce carnet, je referme aussitôt la parenthèse).

    Dans l'Orfeo, c'est l'arrivée de la messagère qui me donne l'impression d'être le symbole de l'invention d'un genre nouveau, où se rencontrent la déclamation et le chant. Le monde clos de célébration et de danses de la pastorale initiale est brutalement brisé par l'annonce de la mort d'Eurydice, par le contraste d'une parole fatidique. Le plus grand effet est produit alors par la voix presque nue (comme dans le quatrième acte les derniers mots d'Eurydice, une seconde fois perdue, qu'on n'entendait malheureusement pas très bien ce soir-là :
                 Ahi vista troppo dolce e troppo amara)

    Le chant d'Orphée était très impressionnant, dans ses deux modalités : les vocalises du troisième acte où le héros endort Charon, avec leurs ornements instrumentaux ; le récitatif du cinquième acte, dans les champs de Thrace, sous un soleil désert, où seul l'écho vient ponctuer la parole désolée d'Orphée.

  • Cosi fan tutte

    A l'opéra.

    Ce matin je me range bien volontiers à l'opinion générale : elle dit qu'il y a dans Cosi fan tutte la plus belle musique (d'opéra) de Mozart, ce n'est pas peu dire. Je n'ajoute pas grand chose ; je sais qu'avec Mozart je n'ai pas besoin d'aller loin pour me retrouver les quatre fers en l'air sur l'agréable patinoire de mon commentaire.

    (Amor... Amor... Musique d'une mascarade, d'une farce mais bien malin qui y distinguera le sentiment joué du sentiment vrai, comme si tous les plis et replis de la conscience et de ses ruses, tous les étages superposés de l'ironie, de la duplicité, du mensonge se confondaient dans un au-delà du langage qui serait la musique.)

  • Elektra

    Mercredi soir à l'Opéra Bastille. Elektra, de Strauss.

    De Mycènes, il n’est resté que la porte du palais avec le bas-relief des lionnes affrontées. Clytemnestre fait de mauvais rêves (ils sortent de l’orchestre ; c’est le son d’un tuba bouché ou des trombones). Quelque chose comme
    (…) un horrible mélange
    D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange,
    Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux
    Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

    Elle multiplie les sacrifices. En vain.
    Si grande sa détresse qu’elle vient chercher conseil auprès de sa fille, qui est intelligente, mais qui la hait. Face à cette femme vieillie, couverte de bijoux, Electre, taillée comme un bûcheron, habillée comme un sac, exulte : la fin de ses cauchemars ? oui, elle connaît le remède. C’est une victime nouvelle à immoler, une victime humaine. Qui ? La mère d’Iphigénie, la veuve d’Agamemnon, celle-là même qui vient l’interroger, sa propre mère.

    Je croyais qu’Elektra échappait au kitsch de Salomé ; j’oubliais, dans le finale, l’air de danse, qu’on pourrait appeler la valse des Atrides. Mais le cri d’Electre invoquant Agamemnon et sa douleur au début de la scène avec Oreste.

  • Pigmalion, Rameau

    Dimanche, au Châtelet. Pigmalion, de Rameau.

    Première partie : en guise de complément de programme, ballet pour une musique enregistrée de Ligeti. Trou de mémoire. J’ouvre les yeux : pourquoi aux saluts un danseur s’est-il réfugié dans un élément du décor ? C’est une espèce de porte-bouteilles géant à la Duchamp au devant de la scène. Et pourquoi en reculant, l’emporte-t-il avec lui ? pour que le rideau puisse descendre ? Mais le rideau ne s’est-il pas levé il y a une demie-heure avec le décor en place ?

    Seconde partie : acte de ballet de Rameau avec cette fois un orchestre et un chœur dans la fosse. Les chanteurs sont sur scène. Il y a avec eux toute un troupe de …, revêtus de … et qui … je regarde ailleurs. Pigmalion est sacrément bon ; j’admire comme dans son dernier air, il se tire d’ingrates vocalises sur le son ‘an’.

    Un point pour Rousseau : « On peut concevoir des langues plus propres à la Musique les unes que les autres ; on peut en concevoir qui ne le seraient point du tout. Telle en pourrait être une qui ne serait composée que de sons mixtes, de syllabes muettes, sourdes ou nasales, peu de voyelles sonores, beaucoup de consonnes et d’articulations, et qui manquerait encore d’autres conditions essentielles, dont je parlerai dans l’article de la mesure. »

  • The Turn of the screw

    Jeudi soir, au Théâtre des Champs-Élysées, pour l’opéra de Britten.

    Ce n’est pas la première fois que j’entends ceci. L’autre fois, je crois que c’était bien mieux, à Bobigny en 1998. Mais je ne me souvenais que de la chanson de Miles, ‘Malo…’ et que Ian Bostridge jouait le fantôme de Peter Quint. (Les vocalises du rôle me font irrésistiblement penser aux Chants du Muezzin fou d’amour de Szymanowski.)

    Dans la production d’aujourd’hui, les fantômes sont deux marionnettes grimaçantes, sans séduction ; les enfants font ce qu’il peuvent ; c’est la gouvernante qui domine. En cela l’opéra se rapproche de la nouvelle de Henry James qui l’a inspiré. Monologue d’une femme solitaire, malade de désir, voix si étouffante que l’on ne doute pas à la fin que c’est elle qui tue le petit Miles. Mais ici davantage de retenue n’aurait pas nui à l’émotion (au lieu  de ces décors qui bougent ; de ces lumières expressionnistes ; de ces voix trop grandes).