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Mémoire d'endormi - Page 8

  • Manchettes

    J'ai le plan sous les yeux. Il est simple : le grand axe de la route et du chemin de fer traverse la ville de part en part, sans dévier ; trois rues , plus courtes, le coupent perpendiculairement ; les intersections et leurs abords forment le centre ville. Les principaux monuments et les belles places sont sur les trois "dents" du râteau.

    On descend du train ; derrière les quais et les voies, il y a, par-dessus les bâtiments de la gare, des triangles blancs, une tour faite d'anneaux décroissants : ce sont les pignons des hautes maisons hispano-flamandes et puis la flèche ocre de la cathédrale. Mais j'ai sur le poignet une quantité de bouts de papier ; ils sortent de la manche, déchirés, muticolores et vides. Ils viennent facilement, adhèrent à peine. Avec eux je tire du vêtement un caillou vernis et une chaînette brisée, les restes d'une breloque.

  • Porte étroite

    Le froid a asséché la lagune ; la mer s'est retirée au loin. Les fonds noirs sont voilés par le givre. Les bateaux restent en l'air, perchés sur leur quille, ou bien sont couchés sur le flanc. Je connais bien cette ville, j'y suis venu souvent. J'en fais le tour à nouveau, marchant sur les quais pavés de couleurs claires, gardant ses murs blancs à main gauche. La mer est revenue, très en contrebas, brillante et calme. Il y a ici, dans le parcours, une ouverture étroite dont je me souviens : une brèche dans la paroi, barrée d'une rampe. Après tout ce temps, saurai-je encore m'y glisser, retrouver la gymnastique particulière, l'angle et la torsion du corps qui en sont comme la clé ? et passer de l'autre côté, continuer le chemin.

  • Marbres

    Il nous regarde en parlant. Ses grands yeux roulent. La pupille n'est qu'un point noir, sans profondeur. Ses yeux bleu blanc  sont de pierre ; une marqueterie de marbre ou semblables à ces billes que, dans l'enfance, on appelait porcelaines.

  • Carte de voeux

    J'ai dans la main une carte (d'un format intermédiaire entre la carte à jouer et la carte postale). Le recto est la photographie de nuages bleu sombre qui couvrent toute l'image. Au centre, disposées presque régulièrement en damier, sur les cases impaires, des lueurs roses : leur intensité est variable ; les plus brillantes rayonnent en étoile, les plus faibles ne sont qu'un point. En haut, dans le sens de la largeur, un mot est écrit en lettres blanches, rondes et grasses, majuscules : SOUV'AVENIR. Je suis si content du jeu de mots que je ne songe pas à retourner la carte.

  • Désaccords littéraires

    Ce n’est pas la délibération d’une académie, plutôt : un jeu de société, le passe-temps d’un soir pour une petite communauté en vacances. La séance a lieu dans une longue salle mal éclairée. A un bout, une estrade avec un tableau noir qui servira à inscrire les résultats. L’assemblée est répartie par tables de cinq ou six. L’objet du débat est la mise au point d’un palmarès : la "bibliothèque idéale", les "meilleures œuvres littéraires de tous les temps". Chaque groupe à son tour proposera quelques titres. Un délégué se lève. Le premier nom qu’il prononce est Sansevero. Mon voisin se détourne en faisant la grimace.

  • Extinction

    Je me lave les mains. Tournant la tête, je vois la paroi du tunnel que le passage du train éclaire. La cabine est étroite, le lavabo à peine plus large que deux paumes jointes pour boire. Mais l'eau tiède devient froide. La lumière baisse. Le train s'arrête, tout s'éteint. Il n'y a pas de réseau de secours. En avant, cependant, la lueur des lampes de la station suivante.

  • Nebenmonde

    Je sors. Il fait nuit noire. Dans l'obscurité totale, une lune très pâle luit au-dessus de nos têtes, au sommet exact du ciel. Son disque est uniformément gris, sans traits ni taches. Une seconde lune, pleine également, brille bas sur l'horizon. Sa lumière éclatante révèle les nuages interposés.