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Mémoire d'endormi - Page 10

  • L'orage

    Le plan de la villa dessine un damier incomplet. Les pièces sans étage sont quelquefois augmentées de terrasses carrées ; elles se raccrochent l'une à l'autre par les coins, reliés au besoin par des allées couvertes. Les constructions, de plain-pied, surplombent la mer. La grande cour est encombrée de tables et de chaises rangées sous un auvent comme à la terrasse d'un café. Le déjeuner est servi ailleurs, sur un balcon qui convient mieux à la taille de notre réunion. Le chat file sous la table ; il reste immobile au fond de la salle devant une porte fermée, plus sensible à l'odeur du poisson qu'à nos appels.

    Il ne pleuvra pas, assure notre hôtesse. Pourtant, depuis l'horizon, des nuages très noirs poussent une pointe vers nous. Un peu plus tard, la violente averse me donne raison.

    L'orage fini, on fait par l'extérieur le tour de la maison.  Derrière, un éboulis de roches dévale jusqu'au rivage. Un saut-de-loup sépare le jardin de la lande. Un minuscule pont-levis permet au sentier de le franchir et de descendre à la mer. Ce n'est qu'une planche grise, relevée par deux chaînettes. Elles brillent dans la bruyère comme, après la pluie, les gouttes d'eau. Elles semblent rouillées ; elles ne servent guère.

  • Timbale, île

    La soprano américaine (blanches et bonnes joues, petit nez, cheveux noirs et très frisés) va nous chanter une version retrouvée des Proses Lyriques. Les musiciens qui l'accompagnent font demi-cercle debout derrière elle. Un coup de timbale. L'instrument est maintenu dans une corbeille de paille tressée de deux couleurs ; portée devant soi par une lanière de cuir passée autour des épaules.

    Cette terre est toute en longueur. Une crête rocheuse parallèle court d'un bout à l'autre, en s'abaissant, et la coupe en deux. Un côté est presque entièrement occupé par la ville, l'autre, plus escarpé, est couvert de bois. Depuis l'extrêmité la plus basse de l'île, on voit à gauche, sous les hauteurs, une rampe monter doucement parmi les feuillages. A l'extrêmité la plus haute, on tourne entre les maisons blanches jusqu'à déboucher sur une terrasse. C'est la direction du large et pourtant c'est par là que l'horizon est le plus encombré d'îles et de rochers.

  • Suite d'Arabella

    J’assiste à une représentation d’Arabella. Le public monte sur la scène. Il n’y a ni fosse, ni orchestre ; deux ou trois marches suffisent pour franchir la rampe. L’entrée des spectateurs se fait d’ailleurs par le fond du plateau ; on passe dans le décor avant de gagner sa place. Au début du deuxième tableau, un petit groupe manque la fin de l’entracte et, faisant irruption, dérange l’action qui a repris.

    Deux femmes conversent dans un salon : A se tient debout à côté d’une dame, peut-être sa mère, assise dans un large fauteuil. KM interprète une fois encore le rôle-titre (je m’avance si près que je peux voir la couleur de ses yeux). Je reconnais l’autre actrice pour l’avoir vue dans Persona ; ici comme là elle joue la plus âgée.

    Il ne s’agit pas à proprement parler d’Arabella mais d’un ouvrage qui lui fait suite (comme le Mariage de Figaro succède au Barbier de Séville). Il semble qu’A connaisse les même déceptions que la comtesse. Quelques images violentes nous montrent comment son mari, le hobereau hongrois, se livre loin d’elle à ses plaisirs.

  • Fuchsia bushes, dry canal

    Il fait nuit. La voiture roule sur une chemin de campagne. Il n’y a qu’une voie ; les herbes, des fleurs, les feuillages pleins d’eau glissent le long des portières à droite et à gauche. Des branches couvrent le ciel. C’est un départ mais je ne sais pas ce que l’on quitte, ni pour quoi ; dans ce passage, entre les haies éteintes, je ne vois pas plus loin que ceci : qu’on allume les phares.
    Un canal sans eau. Le fond s’abaisse selon un chaos de blocs taillés dans le marbre brun et rose ; un escalier aux marches inégales et très hautes, comme la cascade d’une fontaine asséchée. Des ronces poussent dans le sable. Les mûres qu’elles donnent, malgré leur taille et la couleur, sont insipides.

  • L'inondation

    La plaine est inondée. Seuls des alignements de poteaux émergent. On roule entre eux, dans l'eau, tout droit, selon la route invisible, sur de hautes roues. Maintenant il fait nuit. Marche sur le quai, le long de l'estuaire. Plusieurs lunes brillent ou bien ce sont des lampes accrochées à des mats ou des ballons dans le ciel, illuminés par les projecteurs. A la surface obscure du fleuve, leurs reflets semblent d'autres globes, verres lumineux qui flotteraient. Sur la rive opposée, des tours en fil de fer s'élèvent comme des cages immenses, pour quels volatiles ? vides.

  • L'appartement

    Nous sommes venus ici aujourd’hui non pour participer aux jeux qui s’y arrangent mais, poussés par une curiosité déjà ancienne, pour voir. C’est à Paris, un appartement. Il est à peu près vide ; les murs sont blancs, le plancher est nu. Les portes manquent dans les embrasures. Les pièces en façade donnent sur le boulevard mais les fenêtres aveuglées empêchent de voir dehors.  Le jour qui filtre par les volets ou de faibles ampoules électriques font la pénombre. Dans la première pièce, chaque élément du mobilier, identique, est aligné le long du mur, perpendiculairement au précédent, alternativement en long ou en travers, formant une espèce de râteau à trois ou quatre dents. Les meubles, couverts de nappes de papier blanc, servent d’étal où sont empilés des livres ; en-dessous, d’autres volumes, semblables, sont rangés sur des étagères. Les visiteurs qui sont là ne disent mot : en manteaux, debout contre les tables, tête baissée, ils feuillettent. Je n’ai pas retenu les titres ; ce sont de petit formats illustrés en noir et blanc, des livres anciens pour la jeunesse.

    La deuxième pièce, à droite, est vide à l’exception d’un grand tableau au mur, une œuvre d’Henri Martin. Elle représente un coin de campagne avec des arbres et des prairies. Mais la touche divisée brouille les contours ; l’impression qui domine est celle d’une trame incertaine verte et jaune. Je reste peu de temps à la regarder ; je me retourne vers la troisième pièce. Par l’ouverture de la porte, on reconnaît le cœur des opérations ; on en devine les participants : "Ils s’agitent çà et là, se lèvent et se baissent. / Ils sèment et consacrent." Passons, Passons !

    De l’autre côté s’ouvre un couloir. Il mène aux anciennes dépendances : il y a quelques dizaines d’années, le parc a été loti. Des immeubles ont été construits selon la médiocre architecture de ces années-là. Chaque tour forme un cube presque parfait, d’une dizaine d’étages, isolé dans une pelouse. Des terrasses courent le long des façades ; elles servent de débarras et leur aspect négligé renforce le sentiment général d’abandon.

  • Arc

    C’est ici la ville que j’habite. L’habitude l’a faite ni belle ni laide. Elle n’a rien d’étranger. Voilà pourquoi je suis heureux quand je découvre en chemin, au coin d’une rue que je ne connais pas, une vue qui rappelle l’Italie. Je m’arrête et considère. A ce croisement débouche une triste avenue rectiligne ; elle s’élève en suivant une pente lourdement cambrée. La bordent deux rangées d’immeubles roses d’une seule hauteur aux façades lisses. La chaussée est poussiéreuse ; des traces grises salissent le bas des maisons. Mais, surtout, presque au sommet de la colline un arc énorme rejoint les deux murs de brique et barre la rue. Il est fait de grosses pierres sans mortier ; les arrêtes antiques sont émoussés, les blocs s’ajointent selon des lignes profondément creusées, pleines d’ombre. Dans l’ouverture de l’arche, on voit le ciel et, à l’horizon, une crête escarpé, oblique. Je devine la côte rocheuse qui tombe à la mer.