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Mémoire d'endormi - Page 13

  • Plâtre et fumée

    Je suis venu avec les autres. On grimpe par un système d’échelles mobiles. Celui qui me précède se débrouille mal. A un certain point, je dois m’arrêter et redescendre quelques degrés. Moi, j’ai une maîtrise remarquable de l’exercice. Je pourrais faire un schéma.

    L’ennemi triomphe. Il nous a chassé de notre pays = notre île = notre cité. Mais la résistance n’a pas dit son dernier mot. Je suis réfugié avec eux sur le continent ; on est retranché sur un haut plateau. Depuis la falaise, on surplombe l’image de l’île. Les détails ressortent comme dans un tableau : les bois, les routes, les murs et la ville au-dessus, toute une flottille sur la mer. Un navire de guerre s’engage dans le chenal. Il navigue à pleine vitesse, comme un jouet téléguidé. Si vite qu’il vient percuter une barge, sans doute un réservoir plein de pétrole. Roule jusqu’ici une boule de feu et de fumée noire.

    Il y a encore un escalier par où les assaillants pourraient venir. Des marches entre deux murets de ciment, dans les rochers. Pour bloquer le passage, les nôtres ont coulé à certains endroits bien choisis et sur plusieurs mètres, des bouchons de pierres et de plâtre.

  • Le train à Naples

    La ville de Naples vers 1860. Ou une reconstitution dans un film. C’est un moment historique : le tout premier départ d’un train pour Rome. Avec ce nouveau moyen de transport, la durée du voyage passe de plusieurs jours à quelques heures. Agitation. Cohue. Coup de sifflet. Ils sont partis ! La machine quitte les ruelles et la foule du centre ville. Elle grimpe une côte face au ciel, le dos à la mer. C’est une route pavée de pierres rondes, sans rails, entre deux murs et des cyprès au-delà. Il n’y a personne. Le Comte X et un paysan profitent de l’aubaine pour escalader la pente. L’un a attaché sa carriole et l’autre son carrosse bleu et or à l’arrière du convoi. Ils ont passé une grosse corde à un crochet de fer. L’attelage fait des bonds d’un bord à l’autre de la route.

  • Manifestation

    Manifestation. La police barre le haut de l’avenue. Les manifestants se sont arrêtés en face, en contrebas. Ils ont vu la rangée de policiers casqués et immobiles. Ils hésitent, se retournent, commencent à se disperser. Une femme seule se détache de la foule. Elle traverse en diagonale tout l’espace vide qui sépare les adversaires. Elle chancèle et tombe comme morte à l’extrémité du rang, quasiment aux pieds des policiers. Je ne peux pas dire si elle vient d’être frappée ou si elle a reçu un projectile pendant son parcours. C’est une femme noire d’une quarantaine d’années, vêtue modestement.

  • Corrections

    M a trouvé le cahier bleu. Elle l’a lu d’un bout à l’autre. Elle me montre les derniers mots d’un texte que j'ai corrigés. Je lis sous la rature « par les Sarrasins », et dans l'interligne : « par les vengeurs de César ». Cette solution a sa préférence. Mais, à la relecture, j’ai décidé de ne pas m’en satisfaire. Je suis l'auteur. Rien ne m'empêche de modifier encore. En conclusion, ce ne sera ni les uns, ni les autres. Les vainqueurs ne seront pas précisés. Il sera vaincu. Point final.

  • Au Mexique

    Une ville du Mexique. Une ville de montagne en dehors des circuits les plus fréquentés. La principale attraction, c’est le Parc. Dans le classement du guide elle n'est que d'un intérêt moyen, mais nous voilà quand même partis le long des routes en corniche. Trois devant et deux ou trois derrière, dans notre petite voiture. On s'arrête à la grille rouillée, qui ne ferme plus. Le Parc s’étend à travers la pente, irrégulier, vallonné. Ses limites disparaissent sous les arbres. L’herbe est haute. A moitié séchée, elle est de couleur gris-vert et argent ; elle est parsemée de fleurs blanches ou de fleurs montées en graine. Ce sont de petites balles pleines d'air. Un souffle les défait. Les plumes détachées volent à travers la prairie.

    A droite, derrière la balustrade, très en contrebas, il y a un champ de terre battue. Des femmes vêtues de blanc y sont dispersées. C’est une fête. Elles chantent et leur chant monte jusqu’ici. T reconnaît l’air ; il les accompagne ; ses paroles françaises se superposent aux leurs, pendant qu'il s'avance dans l’herbe. Je marche avec lui vers ces hautes baraques de bois à l’abandon.

    A gauche, en montant, c’est un chemin creux dans la forêt. Des arbres tombés, déracinés, encombrent le passage. Au-delà je vois basculer la façade d’une grange et les planches s’abattre d’un seul tenant.

  • Il y a deux musiques

    Il y a deux musiques. La première, la course vers un but, la conquête, l’assaut. La seconde, le but atteint, la joie de l’accomplissement. Voilà ce que je comprends en entrant dans le hall du théâtre. C’est peut-être ce que disaient les deux musiciennes avec leur violon. Je les ai croisées là-bas, à la lisière Nord du parc, se relayant face aux hauts murs de pierre de la ville.

    Maintenant je cherche un billet dans ce théâtre de New York. En vain, c’est complet, on refuse du monde. Comme l’explique un jeune type également bredouille, ce n’est pas étonnant, vu la distribution. Pourtant une petite bonne femme revend des billets. Elle parle anglais avec un tel accent que je lui demande si elle est française. Non. Sèchement, sans lever les yeux. Que la transaction se fasse ! et vite !  Il y a deux places. J’interpelle mon nouvel ami pour qu’il profite de l’aubaine. Nous sommes séparés mais peu importe. Dans la salle déjà plongée dans la pénombre, je vois la foule obscure pressée sur les gradins. Ils sont entourés à hauteur d’appui d’une paroi de planches, peinte vert épinard.

    P se penche vers moi. Il dit qu’il veut partir. Mais je m’obstine. Je connais quelqu’un parmi les interprètes. Pourtant le spectacle est fini. Il se délite. Sur scène, les échanges se transforment en transactions d’arrière-cuisine. On partage des restes de nourriture.

  • Statues

    Concert dans un jardin d’ambassade. On fête les échanges culturels avec un pays d’Europe Centrale. L’orchestre joue sur le perron, ou la terrasse, de l’hôtel particulier. L’assistance déambule sur les pelouses. Le buffet est ouvert. Au milieu des musiciens, au centre, un groupe sculpté de pierre rouge, du porphyre. Trois ou quatre figures colossales assises. Pieds croisés sous les grands plis de leur robe. Nuques ployées à l’horizontale comme les Satyres en Atlante du Louvre. Visages invisibles. Elles représentent l’accablement ou la force des paysans de ce peuple-là. A l’étage, formant loggia juste au-dessus, la même sculpture mais plus variée : l’une d’elle, n’est-ce pas une Pietà ? et derrière, en bas-relief, une descente de croix ? Dans la coulisse à gauche, la maîtresse de cérémonie est une blonde en robe de mousseline ( ?), chaussures ouvertes à talon noires. Elle commande la sortie de l’orchestre sans attendre la fin des applaudissements. En face un groupe de violons se remet à jouer après s’être levé et s’achemine vers nous en musique.