L'autre nuit, dans mon rêve, je relis des notes anciennes de ce carnet et je n'y comprends goutte.
Mémoire d'endormi - Page 12
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onirie, ironie
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Brouillards, gravats
Je suis dans un bâtiment moderne qui sert de plate-forme d'observation, moitié grande salle vitrée, moitié terrasse. La tour se détache solitaire dans le ciel. Mais le fond de nuées monte et mange curieusement ses contours. La tour diminue par les bords. Des coulures du brouillard suivent les arrêtes et dissimulent les faces latérales. Les panneaux de béton recouverts, rigoureusement découpés, disparaissent en se confondant avec le gris lumineux et uniforme du ciel.
L'image silencieuse et paisible se brise quand brutalement la vision d'un chute de gravats s'y ajoute. (Le bruit qu'ils font sonne comme un premier réveil.)
On court sur la terrasse rejoindre la foule qui regarde. L'effacement avait une autre explication : là-bas des pans de la tour se détachent et tombent en morceaux. L'effondrement s'accélère. Un mur s'ouvre au sommet. Ceux qui habitent là apparaissent dans le noir. Ils se tiennent face au vide comme des comédiens au moment des saluts : un costume bleu roi, un manteau couleur sable que je crois reconnaître. L'horreur interrompt le rêve.
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Ouverture mal arrangée, retour difficile
La soirée ne fait pas événement. L'inauguration a déjà eu lieu ; ou bien la solennité reste à accomplir et l'endroit bénéficie d'une ouverture anticipée, provisoire et sans prestige. D'ailleurs la nouvelle salle de concert est située loin des lieux habituels, à la campagne ou dans un pays neuf. C'est un très grand amphithéâtre terne, mal éclairé, dans les tons beiges. Le public est peu nombreux et tout entier regroupé dans une section étroite de l'étage. Nous avons pris deux places dans une stalle élevée (je les regarde clignoter en rouge sur un terminal de vente). Le concert (peut-être un opéra) est un film. Mais un mur nous sépare de l'espace de projection. L'écran est difficile à apercevoir, à travers l'ouverture d'un balcon. Les spectateurs changent de rang, s'avancent, se penchent dans la pénombre pour abaisser d'une main le siège du fauteuil où ils vont s'asseoir.
Plus tard, dans un aéroport. C'est une ruine sans planchers ni toits mais aux murs intacts comme le château de Linlithgow. Le parcours suit une passerelle tendue d'une paroi à l'autre. Au-delà il faut ramper sous une grille dans l'épaisseur du mur puis descendre jusqu'au sol de terre battue. Deux échelles sont placées côte à côte. L'une est en bois, avec un seul montant central traversé par les barreaux ; elle est ancienne et fragile mais bien calée dans le coin de la pièce : l'autre en ferraille, solide, est mal arrimée. Le secret de la réussite est de les utiliser toutes les deux, un pied dans chaque, d'allier la stabilité de l'une à la résistance de l'autre. Hélas ! celui qui me précède choisit la seconde seule qui glisse, se renverse : il tombe en arrière et son dos va donner au sol contre un gros caillou.
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Trinacrie
Je me tourne et retourne. Comme si je cherchais à me débarrasser du nom que je répète : Pantelleria... Pantelleria... Pantelleria... J'ouvre les yeux. Je lis : 5 heures passées de quelques minutes. Pantelleria... Pantelleria... Pantelleria... Et, en guise de réponse, un mot dont je ne me souviens plus, peut-être : Panamo... Panamo... Pendant quelques secondes, une bulle croît dans le temps, c'est une éternité de ténèbres sans sommeil. C'est Pantelleria encore, et puis l'écho, et puis rien.
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Pas vu l'expo Klimt
Une dame (...) me demande si je m'exerce à l'analyse de mes songes, comme il se fait dans l'Europe centrale où il n'est point de personne bien née qui manque, chaque matin, à retirer de ses propres gouffres quelques énormités abyssales, quelques poulpes de forme obscène qu'elle s'admire d'avoir nourris. (Valéry - Petite Lettre sur les mythes, Variété 2)
Il n'est pas si tard quand je sors du cinéma (ayant vu A travers la forêt, de Civeyrac ?). Je décide d'aller au Grand Palais voir l'expo Klimt. C'est une bonne idée : malgré l'affluence, il n'y a personne à l'extérieur. En revanche une certaine agitation devant les caisses. On court pour être les premiers au guichet. Avec raison : l'accès est limité par un quota, bientôt atteint. Je règle difficilement le prix d'entrée (2 euros 13) car les pièces jaunes que je pose sur le comptoir s'avèrent être presque toutes des dollars américains (les lettres US se détachent dans la lumière rasante). L'employée qui toujours s'exprime avec réticence, me montre un reçu de carte bleue et m'annonce une attente d'un quart d'heure : il ne reste que deux places ; elles ne sont pas pour moi puisque je suis seul.
J'entends qu'on m'appelle. C'est une jeune femme blonde, élégante, les cheveux courts, qui était assise au fond du hall sous les fenêtres extérieures. Un type l'accompagne, trois pas en arrière, rond et jovial, acquiesçant à tout ce qu'elle dit. Elle me connaît, je ne la reconnais pas. On s'est rencontrés « aux trois jours » d'un séminaire de formation « en résidentiel ». La conversation se poursuit dans un café. Elle a pris place sur une banquette vert bronze ; au-dessus d'elle un miroir. Elle évoque des souvenirs communs : on avait passé une soirée dans un restaurant de cuisine exotique ; on avait essayé le ragoût de singe (?). Une mauvaise idée : que des os, pas de viande. Elle répète ce qu'elle disait alors, combien dans ce séminaire elle m'enviait ma réussite, alors qu'elle, elle échouait. Elle échoue encore (comme son allure, son assurance, la cour qui la sert démentent ses paroles !). Le récit de ses malheurs prend un tour plus intime : elle raconte ses démêlés avec sa mère, qui la dénigre systématiquement. L'autre jour encore, s'entendre dire (je cite) : « hier déjà sur la poupe, aujourd'hui une pouf' ! »
Mais je me suis éloigné. Mon siège lui tourne le dos. Des têtes hilares sont venues s'intercaler entre elle et moi. Comme il s'agit de montrer Paris au cousin de Province (le gros jeune homme en costume qui l'accompagne), ils parlent d'aller voir les illuminations de l'Opéra.
Ici c'est une caricature de Veronica Lake qu'on écoute : grasse et luisante (comme Circeto ?), elle fait des discours sur sa coiffure, une masse de cheveux laqués, des mèches grises et jaunes avec des crans. Je me souviens alors que j'ai oublié ma serviette bourrée de papiers, très lourde, devant la caisse du Grand Palais. Il est trop tard pour voir l'expo. Je vais rentrer chez moi.
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Un rêve
Un concert de cordes. Il y a un violoncelle, tenu par ***. Mais où trouve-t-il le temps de répéter ? Les autres musiciens sont deux jeunes filles, deux sœurs. J'identifie mal leurs instruments : violon et alto ? Au moins l'un d'entre eux a une forme peu banale : l'archet est mu par une manivelle. Le procédé rend nécessaire un système incompréhensible de comptage : des plumes noires piquées dans une cible pendue au mur derrière. Ma voisine (dans l'assistance comme dans l'immeuble où j'habite) se plaint à voix haute : on n'entend rien. Effectivement les musiciens se sont très éloignés les uns des autres. D'où nous sommes, c'est à peine si l'oreille perçoit le son du violoncelle. Mais autre chose me préoccupe : ils jouent, je crois, un trio de Beethoven. Or le piano, lui, je l'entends, mais je ne le vois pas.
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Aéronefs
C’est encore Noël, en famille. Dans le ciel passent des aéronefs. Un dirigeable avec, suspendu au bout d’un fil, un avion de ligne. L’avion allume ses réacteurs. Le câble se détache.
La ville d’A. Poursuite. Pas un taxi ne s’arrête. On prend le petit train touristique. On passe la première ceinture de boulevards. La deuxième. Mais, au-delà, au lieu des champs, c’est la mer. C’est trop beau ! La mer ! jusqu’alors, la plage la plus proche était à cinquante kilomètres de la ville. Je vois la falaise effondrée, les dunes, les mares grises en arrière du rivage. Comme des cerfs-volants que les enfants font évoluer dans le vent, passent en l’air deux hélicoptères et même une soucoupe volante.