Le brouillard a fait de la ville une cité des plaines du nord de l'Italie : l'angle des rues, la perspective déserte, les hauts vaisseaux des églises en brique. Levant les yeux, on verrait les avions, métal gris contre le gris plus clair du ciel ; se diriger au Nord-Ouest pour virer à la verticale de Saint-Germain, là où commence leur descente vers les pistes de l'aéroport. Le boulevard domine comme une digue le vide où coule le fleuve ; son lit bien plus mince que la vaste tranchée qu'on voit, large comme les crues et envahie par l'herbe. Les arbres plantés régulièrement le long de la promenade forment deux par deux, pour la vue, comme les montants d'un balcon ou les jambages ornementés d'une fenêtre. De ce côté-là, il y a le pont suspendu qu'on appelle encore le "pont des Allemands" parce qu'il pointe droit au Nord ; hérissé de balanciers où s'arriment les câbles qui le portent, il est dressé comme une échelle contre un mur invisible, disparaissant dans la brume qui cache la rive adverse. De l'autre côté, le talus moins haut dévale jusqu'aux parcs des belles maisons des faubourgs : c'est ici "le jardin des Finzi-Contini". Enfants, on descendait la pente très raide pour y aller jouer, échappant à la garde des ces parents pauvres ou domestiques qu'on méprisait : et dont les noms Amareni, Amargo, Amerini, Ama- etc. sembaient avaient été choisis, bien inutilement, pour conjurer le sort d'être mal-aimés.
Mémoire d'endormi - Page 4
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Souvenirs de novembre
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Révélation nocturne
Je suis alors bien content d'avoir pu, au plus profond du sommeil, composer un vers entier, certes isolé mais complet, adéquat et conforme aux règles de la prosodie. Cependant je peine maintenant à le retrouver ; plusieurs mots manquent que l'effort de mémoire efface quand il les cherche et les syllabes se dissolvent comme un dessin qui se brouillerait à proportion qu'on le fixe. Récapitulons les lambeaux épars : il y avait dans la première moitié le verbe nouer et il me semble qu'il se conjuguait à la troisième personne du pluriel, à l'imparfait ; après la césure, venait ce membre aux branches du et puis un nom d'arbre, à la rime. Mais je crois que je m'éveille peu à peu. Je songe au cri de guerre de Golaud Absalon ! Absalon ! alors qu'il retient sa femme par les cheveux l'ayant jetée à terre et la maltraite. Je comprends l'allusion au fils de David, mort, livré aux coups de Joab, parce que sa longue chevelure s'est prise dans les branches "d'un grand térébinthe" sous lequel il passait à dos de mulet, en fuyant. Les éléments du récit de la Bible sont assurément dispersés dans la pièce de Maeterlinck et il s'agit à présent de les renouer.
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Fleurs et fumée
Je ne sais plus... Je sors. On nous montre, sous la terrasse, les arbres dans la pente. Là-bas la petite ville se débande dans la campagne et se mélange en descendant avec les parcelles des vergers. Une brume monte dans les branches nues. On nous dit : voici la vapeur des premiers feux de l'automne ; ils brûlent les herbes et les feuilles mortes. Mais des pointes blanches percent le réseau de bois embué. Fleurs et fumée. Je comprends peu à peu la méprise : c'est maintenant une autre saison, non pas les derniers jours de l'été mais le tout début du printemps ; ou ses signes avancés lorsque les amandiers refleurissent, par condensation.
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Une anthologie
Me rendormant, je songe qu’il faudrait, à partir d’exemples choisis dans les beaux-arts et la littérature, établir une Anthologie du sommeil facile ; mais je ne peux y réfléchir bien longtemps car la pente est rapide, l’ensevelissement ne me laisse que le temps de remémorer deux sujets de peinture et douter qu’ils remplissent les conditions (quelles sont-elles ?) : l’un, Pierre, Jacques et Jean enveloppés de leurs manteaux et dont les corps paraissent allongés selon le creux d’une barque encalminée dans l’ombre ; et l’autre, les soldats rustauds et sourds au pied du tombeau, que l’assoupissement a culbutés par terre au milieu de leur armes.
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Révélation nocturne
En m'endormant, je vois au mur une lithographie de Corinth Ulysse et Nausicaa : Ulysse est accroupi tout nu dans les broussailles et se tourne vers la fille d'Alcinoos ; la jeune fille le considère en s'appuyant contre l'épaule d'une femme qui s'est entremise entre sa maîtresse et le naufragé (ce doit être Athéna, elle a pris la forme d'une suivante et ourdit la rencontre). Le groupe des deux femmes rappelle les figures d'un Moïse sauvé des eaux de Poussin, au Louvre. Je songe alors aux ressemblances entre les deux scènes ; je ne sais pas si je les découvre ou si je m'en souviens et je me demande où j'ai bien pu lire, autrefois, un parallèle entre le héros grec et le prophète juif.
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Trouvailles d’archéologue
Couvrant ici les ornières et là-bas les îles, une végétation folle passe la rive du fleuve. Nous arrivons, sur la Loire, en vue de l’abbaye de G***. Le printemps vient buter contre les murs de l’église. Hautes parois aveugles, en brique. Peu savent que l’abside trilobée est bien plus ancienne que l’époque romane, qu’elle remonte à l’antiquité tardive. L’abbatiale s’est installée dans les murs d’une basilique ; la tour au-delà est tout ce qu’il reste du palais impérial. Ces monuments, sans commune mesure avec l’importance du village, rendent compte de son passé de métropole romaine. Voyez aussi les statues du porche : leur style dit « tubulaire » est typique du Bas-Empire ; les membres du personnage trônant ne se différencient guère des montants du siège où il est assis ; une table taillée en bas-relief est posée sur ses cuisses et cache entièrement le haut du corps : ici la Croix du nouveau culte et des instruments de la Passion, la lance et les clous. Les archéologues ont remontés au sommet du clocher des fragments de son couronnement d’origine : ils ont remplacé la structure manquante par une coiffe de fil de fer qui laisse voir la toiture d’ardoise ; ils ont fixé au treillis les ornements qu’ils ont mis au jour. Les sculptures ne semblent pas plus épaisses que des plaques d’ivoire et faites de cette matière même ; elles figurent des guirlandes de fruits, entre des victoires dont la silhouette généreuse fait penser aux Vénus préhistoriques.
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Milan
Avec l'Internet, nous n'aurons bientôt plus dans nos bibliothèques ni encyclopédie ni atlas. Pourtant quel plaisir de s'asseoir dans un fauteuil pour feuilleter un de ces gros livres et y trouver ce qu'on ne cherche pas... Parmi les cartes d'Italie, je m'attarde sur celle de *** et de son territoire. Quel est le nom de la ville ? Je me souviens que paradoxalement il signifie "la cité au milieu des terres". Elle est pourtant presque au bord de la mer, au point où la plaine se resserre entre la chaîne des collines et le rivage. Je ne l'imaginais pas si bas dans la Péninsule. C'est presque une colonie des régions septentrionales, un bastion avancé dans le Sud. D'ailleurs ne dit-on pas là-bas : "la ville appartient à ses habitants mais la campagne est aux Napolitains". D'avion, on devine le plan compact avec la grosse artère un peu courbe héritée du moyen-âge et les tours de brique, clochers, palais et forteresse, qui s'élèvent au-dessus de l'amoncellement des tuiles et des toits. A quelques kilomètres, on voit encore les trois grandes esplanades bétonnées, perdues au milieu des champs, abandonnées, et la croix des avenues qui devaient les joindre. Ici les Fascistes rêvèrent d'édifier une ville nouvelle qui aurait remplacé l'ancienne mais le projet colossal s'est arrêté à ces terrassements et il n'en reste rien qui monte plus haut que les herbes folles qui poussent là.