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Mémoire d'endormi - Page 5

  • Expiation

    Une averse vient battre les vitres. On roule sur une large voie bordée d’arbres, devant les façades plates de magasins halles ; puis le car tourne dans une rue divergente qui bientôt se transforme en route de campagne. Paysage de collines vertes, d’où on aperçoit l’étendue grise de la Manche ; le guide reprend : c’est  ici que le grand homme, quittant sa patrie, est venu s’installer quand il a voulu se retirer de la vie publique. Il profitait, disait-il, des charmes du pays ; les boissons et la cuisine n’étaient pas les moindres des attraits qu’il subissait. Il est mort ici. Ces derniers instants à ce bout du talus, contre le poteau d’angle, où depuis une plaque est apposée : ce n’est qu’une ardoise collée avec un peu de ciment. Il est tombé ici, l’herbe devait être mouillée comme aujourd’hui. Mais nous ne nous serions pas arrêtés, sans doute, si la propre fille du héros, célèbre écrivain anglais, n’avait transposé toute la scène dans son Expiation (Atonement, ce n’est certes pas un grand livre mais tout le monde l’a eu entre les mains). Le succès a retenti jusque dans ce coin perdu. Le roman, lui aussi, vous le savez, s’achève dans ce décor.  La description qu’il en donne est très soignée ; vous pourrez y chercher à nouveau ce que vous voyez maintenant : ces pierres, ces champs et la mer.

  • Deux îles

    Je suis monté jusqu’à cette terrasse espérant jouir de la vue. Et certes elle commence devant moi comme un beau rivage peint par le Lorrain. Un bois couvre le promontoire ; au sommet seule émerge une énorme bâtisse ronde, couleur  brique. La mer brille au-delà immuable. Mais plus loin les terres s’avèrent incertaines ; elles coulissent comme des panneaux, latéralement des marges vers le centre. Je devine au Sud le long bras de la péninsule de Sorrente ; au Nord, les maisons bariolées de Procida. Ah ! mais le point le plus douteux de cette vision de la baie de Naples, c’est l’île de Capri : est-elle là-bas minuscule, intense et rouge, au ras de l’horizon comme le disque du soleil au moment de se coucher ? Ou bien juste derrière, de même forme, deux fois cornue, mais pâle et immense, s’élevant haut dans le ciel ? Je baisse les yeux : un grand oiseau nocturne s’était posé dans l’herbe ; il vient de s’envoler et ses ailes et sa queue bifide ont formé dans l’air une croix avec, au centre, les grands yeux dardés et le bec qui crie.

  • Une représentation de Tannhaüser

    J'assiste à une représentation de Tannhaüser à l'opéra Bastille. Mais je quitte le fauteuil que j'occupe, à côté de deux ou trois amis, pour me promener dans les allées. Au passage je reconnais certains collègues avec qui j'échange ou non des signes de connivence. Je profite de ce que le parterre n'est pas comble pour m'asseoir ici ou là et faire l'expérience des qualités pour l'oeil et l'oreille d'autres situations dans la salle. Mais les places ne sont pas fameuses, quand on pense au prix qu'elles coûtent ! trop latérales, trop renfoncées ou au contraire trop élevées et coincées sous un plafond. Vus d'ici, l'ouverture de scène est réduite à une fente, les surtitres sont invisibles ou minuscules. Mes pérégrinations me laissent peu de temps pour profiter du spectacle ; je comprends cependant que la mise en scène est au moins très moderne, et va jusqu'à se passer par moment de musique, remplacée alors par des dialogues diffusés par haut-parleur. La conception est aussi très marquée politiquement : les appels à la grève tiennent lieu d'appels à la grâce, me dit-on. Je suis maintenant au premier rang, le plateau est barré par un escalier dans le sens de la profondeur. Voici la scène de la Gorge-aux-loups (je me trompe, est-ce alors le Freischütz ?). Le diable apparaît, barbu et grimé. Au moment des saluts les chanteurs montent et descendent, apportant ou recevant des bouquets qu'ils trouvent tout au fond en coulisse ou qu'on leur tend par-dessus la rampe ; il n'y a pas de fosse d'orchestre. Chacun y va alors de ses commentaires : on déplore que les deux interprètes aient des voix si proches qu'on les confonde et, avec elles, les rôles de Vénus et d'Elisabeth, ou bien de Brangäne et d'Isolde. Je suis seul à applaudir ce gros homme qui se déplace lourdement les bras collés au corps. On m'explique : chaque personnage symbolise une oeuvre romanesque ; les jeux de scène et les péripéties rendent compte des vogues intermittentes et de la succession des mouvements littéraires.

  • Parvis piémonts

    Le fleuve et les routes montant vers le Nord empruntent un large sillon entre les collines ocres. Les voies parallèles longent de vastes piémonts stériles. Je vois se dresser ici les monuments célèbres de cette terre. Voici le bas-relief colossal et sa grossière victoire ailée, à tête carrée, arquée comme un cintre. Le temple antique dont il ne reste qu’un massif de colonnes peintes, debout sur des blocs rouges. La forteresse rasée d'où seul surgit le haut donjon crénelé. Ils sont tournés vers le voyageur comme les sentinelles ou les emblèmes des nations qui les édifièrent il y a mille ou deux mille ans pour marquer et exalter leur territoire. Mais ces témoins d’époque révolues ont été si complètement restaurés qu’ils paraissent neufs ; ils ont perdu tout lien avec le pays qui les environne, nettoyés, reconstruits, isolés au centre de parvis modernes et démesurés.

  • Appareillage

    Je parcours l'étage noble de la grande maison. Dans la troisième pièce de façade, j'essaie d'ouvrir la fenêtre, dont les volets sont clos. Un gardien est assis dans un angle, presque caché par l'ombre. Cette fenêtre est condamnée. Il montre la courroie qui retient les battants ; ils iraient sinon donner contre ce meuble délicat, menaceraient ce fétiche très précieux. Suivez-moi : nous traversons l'enfilade jusqu'à la première salle.  Ici la haute croisée et les persiennes sont vite repoussées. Le petit jardin, triangle, domine le rivage ; un grand rocher jaune à tête de clou est planté dans les flots bleu outremer. Le palais en surplomb s'avance loin vers le large comme une étrave. Quelqu'un a renversé une tasse dont le contenu est tombé très en contrebas : je vois le fil de lait renfermé dans les veines du marbre de la mer.

  • Messaline

    Puisque ce jour a lassé Messaline… Puisque ce jour a lassé Messaline… Puisque ce jour a lassé Messaline… Dans le demi-sommeil, je ne parviens pas à me débarrasser d’un vers du Madrigal de Jarry. De temps à autre, le précédent s’intercale : Il est si grand de venir le dernier / Puisque ce jour a lassé Messaline.

  • Un nouvel art de peindre

    Je ne sais pas comment cela est fait. Ce doit être le même procédé que ces tableaux doubles, que vous avez déjà vus sans doute ; l'une et l'autre image ont été découpées et collées en fines lanières verticales sur des baguettes taillées en biseau : selon qu'on regarde de droite ou de gauche, par le côté, on voit la première ou la seconde figure. Ou bien : ces vignettes plastifiées où plusieurs moments successifs sont inscrits, semble-t-il, dans la fibre de l'image ; selon l'angle sous lequel on la regarde, comme on la fait pivoter, l'oiseau s'envole ou le footballeur (ainsi que son nom l'indique) donne un coup de pied dans la balle.   Ici la toile est peinte de façon que deux moments y coexistent. Cependant le mouvement est presque invisible, il apparaît au spectateur immobile face au tableau comme un léger vertige, un flou dont il ne peut deviner s'il est dans son regard ou dans la chose regardée. Le présent est scindé de façon quasi imperceptible en deux moments, passé et avenir, qui tendent l'un vers l'autre dans la vibration de la couleur et de la forme. Quant à la scène représentée, c'est le principe de la "pièce dont on aurait ôté un mur", comme au théâtre. Quelques personnages sont rassemblés debout autour d'une table et de chaises vides, peut-être d'un lit. Elle ressemblerait alors assez à la "Chambre de la malade" de Munch.