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Mes bouquins refermés - Page 45

  • De la Terre à la Lune

    – Savez-vous, mes amis, à quoi ressemble cette plaine vue de la hauteur où nous sommes ? dit Michel.
    – Non, répondit Nicholl.
    – Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongés comme des fuseaux, elle ressemble à un immense jeu de jonchets jetés pêle-mêle. Il ne manque qu’un crochet pour les retirer un à un.
    – Sois donc sérieux ! dit Barbicane.
    – Soyons sérieux, répliqua tranquillement Michel, et au lieu de jonchets, mettons des ossements. Cette plaine ne serait alors qu’un immense ossuaire sur lequel reposeraient les dépouilles mortelles de mille générations éteintes.

    (Verne – Autour de la Lune).

    Malgré la fantaisie, il y a quelque chose de funèbre dans ce voyage extraordinaire vers la Lune… Un silence sinistre sur un point crucial : tout au long des préparatifs de l'opération, après qu’il a été décidé que le projectile emporterait des passagers, jamais il n’est question de retour… Il faudra attendre bien longtemps après le départ pour que l’hypothèse soit envisagée (et puis réalisée, par accident). Non : dans le plan initial, il n’est question que de rejoindre la Lune et les précautions prises ne visent qu’à garantir les chances de l’atteindre. Le mouvement prévu est un envol sans retombée : Michel Ardan, venu de l'Orient, survient sur le chantier de la Columbiad, interrompt la rivalité mortelle entre Barbicane et Nicholl, et, psychopompe, les enrôle dans son ascension…

    (Ne parlons pas du chien mort dont le cadavre, expulsé de l’aéronef, reste fixé sur la même trajectoire que lui, l'escortant à travers l'espace, memento mori déterminé par les lois de la mécanique).

  • Emblème

    Je remplis d'un beau nom ce grand espace vide

     

    (Du Bellay Les Regrets, CLXXXIX)

  • Une poire

    A Orsay.

    Tout au fond du musée : le portrait du marquis et de la marquise de Miramon et de leurs enfants, par James Tissot. Le tableau serait moitié moins extraordinaire, sans doute, si la femme était moitié moins laide ; quant au marquis, ses moustaches suffisent... Il semble avoir renoncé à son être propre pour laisser briller sans partage le cuir souple et noir de ses bottes. Que signifie ce bambin à droite, rangé devant un bonheur-du-jour et un plaid drapé sur une chaise ? Le meuble et l’étoffe triomphent ; formes et couleurs fabriquées dénoncent la fadeur de l’espèce humaine.

    (Sur le muret, entre le marquis et la marquise, une poire dans une assiette, coupée en deux : chacun des deux morceaux reproduit la pose de l’un des époux, à moins que ce ne soit l’inverse. )

  • Racinismes

    Relu les Ailes de la colombe (ou plutôt lu The Wings of the dove).

    Que, pour Mrs. Stringham, Milly Theale soit "une princesse" et qu’elle-même se considère comme "sa confidente" n’épuise pas les nombreuses allusions au théâtre du roman. Le nombre restreint des personnages (trois ou cinq), le ressort qui les anime, la symétrie des arrangements renvoient formellement à la tragédie classique. Combien de fois nous décrit-on les entrées  ou les sorties de Kate Croy comme si elles avaient lieu sur la scène ? (Et les sorties peuvent être plus déterminantes que les entrées, dans un roman où l’absence est plus agissante que la présence ; le progrès de l’intrigue n’est-il pas une suite d’éloignements : absence de Merton, absence de Kate, quittant Venise, absence – définitive et donc triomphante – de Milly, qui est morte.) 
     
    Mais aussi : dans les longs et épuisants dialogues où les interlocuteurs s’affrontent à coups d’ambiguïtés et de réticences, j’entends Phèdre :
    – Tu connais ce Fils de l’Amazone / Ce Prince si longtemps par moi-même opprimé ?
    – Hippolyte ? Grands Dieux !
    – C’est toi qui l’as nommé !

  • Crépuscule

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    Est-il mort ? Qu'il se lève, dans le noir,
    Et entrouve sa porte, et sorte. Ne sachant
    Si c'est le jour qui point ou la nuit qui tombe.

     

    (Yves Bonnefoy Raturer outre, le pianiste I.)

  • La main sur l'épaule

    P1070456.JPG(Le péché originel, Adam et Eve chassés du Paradis - chapiteau sculpté du cloître de Monreale.)

    Adam et Eve, grimaçants, vêtus de méchantes peaux, vont passer la porte du jardin d'Eden (c'est une porte de monument antique). L'ange qui les chasse ne brandit pas de glaive ; son visage est paisible. Il pose la main sur l'épaule d'Adam. Est-ce pour le repousser, alors que l'homme se retourne à-demi, ou bien est-ce, dans le geste d'adieu, une marque de consolation ?

     

  • Deux oreillers

    Deux fois l’usurier Gobsek entre chez les Restaud. Il pénètre dans la chambre de l’un ou de l’autre époux. Il y voit Madame de Restaud et l’empreinte qu’elle vient de laisser dans un oreiller.

    La première fois, madame de Restaud espère séduire l’usurier par le spectacle de son intimité dévoilée :

    Elle était vêtue d’un peignoir garni de ruches blanches comme neige et qui annonçait une dépense annuelle d’environ deux mille francs chez la blanchisseuse en fin. Ses cheveux noirs s’échappaient en grosses boucles d’un joli madras négligemment noué sur sa tête à la manière des créoles. Son lit offrait le tableau d’un désordre produit sans doute par un sommeil agité. Un peintre aurait payé pour rester pendant quelques moments au milieu de cette scène. Sous des draperies voluptueusement attachées, un oreiller enfoncé sur un édredon de soie bleue, et dont les garnitures en dentelle se détachaient vivement sur ce fond d’azur, offrait l’empreinte de formes indécises qui réveillaient l’imagination.

    Mais la seconde empreinte trahit  la noirceur du caractère de la belle comtesse. Madame de Restaud piétine le lit d’agonie de son époux, à la recherche de papiers qu’elle veut détruire.

    (Maître Derville raconte : ) A peine le comte était-il expiré, que sa femme avait forcé tous les tiroirs et le secrétaire, autour d’elle le tapis était couvert de débris, quelques meubles et plusieurs portefeuilles avaient été brisés, tout portait l’empreinte de ses mains hardies. Si d’abord ses recherches avaient été vaines, son attitude et son agitation me firent supposer qu’elle avait fini par découvrir les mystérieux papiers. Je jetai un coup-d’oeil sur le lit, et avec l’instinct que nous donne l’habitude des affaires, je devinai ce qui s’était passé. Le cadavre du comte se trouvait dans la ruelle du lit, presque en travers, le nez tourné vers les matelas, dédaigneusement jeté comme une des enveloppes de papier qui étaient à terre ; lui aussi n’était plus qu’une enveloppe. Ses membres raidis et inflexibles lui donnaient quelque chose de grotesquement horrible. Le mourant avait sans doute caché la contre-lettre sous son oreiller, comme pour la préserver de toute atteinte jusqu’à sa mort. La comtesse avait deviné la pensée de son mari, qui d’ailleurs semblait être écrite dans le dernier geste, dans la convulsion des doigts crochus. L’oreiller avait été jeté en bas du lit, le pied de la comtesse y était encore imprimé (...).

    (Balzac - Gobseck).