Je la regarde parler. Son visage ne m’est pas inconnu. Front blanc. Sourcils et yeux écartés, noirs. Nez grec. Ingres, le portrait de Mademoiselle Rivière.
Le sait-elle ?
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.
Je la regarde parler. Son visage ne m’est pas inconnu. Front blanc. Sourcils et yeux écartés, noirs. Nez grec. Ingres, le portrait de Mademoiselle Rivière.
Le sait-elle ?
Mardi soir au cinéma, Je n’ai pas tué Lincoln, de Ford.
(Encore Lincoln : on reconnaît le maquillage de la verrue sur la joue droite).
Une scène d’exécution. Les deux axes du supplice : l’un parallèle à l’alignement des tambours où les condamnés sont avancés ; l’autre perpendiculaire, en plongée, l’escalier à gravir pour monter à la potence. Les soldats, les prêtres sont solidement tenus par leur uniforme ; les suppliciés s’effondrent dans leurs vêtements fripés.
Lundi soir au cinéma. Young Mr Lincoln, de Ford
Nombreux moments d’anthologie, comme :
- la première scène (dans une de ces galeries qui plaisent tant à Ford). On nous annonce : Abraham Lincoln ! et voici un jeune type qui s’extrait de son rocking-chair, s’avance en traînant les pieds, met les deux mains dans les poches, et donne en trois phrases son programme électoral, avec un grand détachement
- l’arrivée de Lincoln, avocat débutant, à Springfield, juché sur une mule, silhouette encombrée de ses longs bras et de ses longues jambes, vêtu de noir, avec un grand chapeau haut-de-forme
- le bal chez les riches ; Lincoln tournoie raide comme un piquet à contre-sens des évolutions de la bonne société où sa partenaire veut l’entraîner. Dépitée elle l’emmène sur la véranda (encore une) ; mais au lieu du flirt attendu, il reste pétrifié à la vue de la rivière (qui est sa bien-aimée morte)
- le (presque) condamné à mort réuni avec sa famille dans la prison le temps d’une chanson ; regards vagues, (presque) dans l’objectif. Puis la musique s’arrête et il faut se séparer
La place de la caméra est souvent avec la foule ou un des protagonistes, à hauteur d’homme, ce qui nous vaut ces personnages de dos ou ces nuques dans le cadre. Alors on est parmi eux, avec eux, même quand ils ne sont pas visibles. Si je supporte l’interrogatoire de la mère par le procureur (seuls dans le plan) qui cherche à lui faire désigner l’un de ses fils et choisir celui qu’elle enverra à la potence, c’est parce que je sais que Lincoln est à mes côtés (son regard est le nôtre, sa compassion est la nôtre), qu’il va intervenir et arrêter ça.
Dans la dernière scène, dans une pièce nue, Lincoln chapeauté se détourne du groupe de ses adversaires politiques (le parti des nantis). La foule l’attend pour l’acclamer. Une porte s’ouvre. On entend la clameur. Il s’avance dans l’encadrement face à la caméra et se découvre. La foule = le public = la nation tout entière.
L’inachevable
Quand il eut vingt ans il leva les yeux, regarda le ciel, regarda la terre à nouveau, – avec attention. C’était donc vrai ! Dieu n’avait fait qu’ébaucher le monde . Il n’y avait laissé que des ruines.
Ruines ce chêne, si beau pourtant. Ruines cette eau, qui vient se briser si doucement sur la rive. Ruines le soleil même. Ruines tous ces signes de la beauté comme le prouvent bien les nuages, plus beaux encore.
Seule la lumière (…)
(La suite dans La Vie errante d’Yves Bonnefoy.)
Pour continuer cet écho dans l’escalier, le buisson de Ruysdael qui est au Louvre.
(La lumière règne dans les nuages ; pendant que l’ombre grouille dans l’enchevêtrement végétal. Il y a à droite le chemin ouvert ; la broussaille est impénétrable. Il y a à gauche dans l’éloignement la ville de Harlem avec l’ordre de ses églises et de ses tours ; au centre l’informe et la disproportion.)
Jeudi dernier, concert au théâtre des Champs-Élysées.
Mozart, Symphonie n°41. Le premier mouvement est tellement une ouverture d’opéra que je passe tout le début du deuxième à attendre une voix (une soprano invisible ?), qui ne vient pas. (Dans la série des instruments fantômes, n’y a-t-il pas une pièce de Schnittke où un piano dissimulé en coulisse fait irruption inopinément à la fin ?)
Bruckner, Symphonie n°9. Ce n’est pas celle que je préfère ; notamment à cause du scherzo, où la musique joue à se faire peur, avec cette grosse voix qui sonne le pas de charge ; suivie des voltigeurs qui plantent les banderilles.
Mais il y a ces moments d’attente sourde,
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ
et l’accolement abrupt de la clarté avec l’ombre,
Vous êtes un beau ciel d’automne clair et rose !
Mais la tristesse en moi monte comme la mer
et les fanfares à la Parsifal qui finissent en plein ciel, et les appels prodigieux du Jugement,
Le son de la trompette est si délicieux,
Dans ces soirs solennels de célestes vendanges,
Qu’il s’infiltre comme une extase dans tous ceux
Dont elle chante les louanges.
Fantômes.
"They don't know, as yet, quite how--but they're trying hard. They're seen only across, as it were, and beyond--in strange places and on high places, the top of towers, the roof of houses, the outside of windows, the further edge of pools; but there's a deep design, on either side, to shorten the distance and overcome the obstacle; and the success of the tempters is only a question of time. They've only to keep to their suggestions of danger." (The Turn of the screw – James)
En relisant Le Tour d'écrou, je tombe sur des pages qui me remettent en mémoire les paroles du narrateur de Jeunesse de Coetzee : Even Henry James, on the surface so proper, so Victorian, has pages where is darkly hints that everything, finally, is sex.
Par exemple ce passage où la gouvernante et Mrs Grose discutent du caractère du petit Miles, dix ans (remarquez que ce dernier n’est jamais explicitement nommé) :
"I take what you said to me at noon as a declaration that you've never known him to be bad."
She threw back her head; she had clearly, by this time, and very honestly, adopted an attitude. "Oh, never known him--I don't pretend that!"
I was upset again. "Then you have known him--?"
"Yes indeed, miss, thank God!"
On reflection I accepted this. "You mean that a boy who never is--?"
"Is no boy for me!"
I held her tighter. "You like them with the spirit to be naughty?" Then, keeping pace with her answer, "So do I!" I eagerly brought out. "But not to the degree to contaminate--"
"To contaminate?"--my big word left her at a loss. I explained it. "To corrupt."
She stared, taking my meaning in; but it produced in her an odd laugh. "Are you afraid he'll corrupt you?" She put the question with such a fine bold humour that, with a laugh, a little silly doubtless, to match her own, I gave way for the time to the apprehension of ridicule.
On trouve dans ce dialogue une des armes favorites des personnages jamesiens : la phrase en suspens. C’est une façon de désarçonner son interlocuteur qu’on rencontre souvent, je crois, dans la vie de tous les jours. A l’autre de finir la phrase ou de proposer un sens, au risque de dévoiler sa pensée, et d’en trop dire, alors que vous restez dans l’ombre confortable de l’ambiguïté. Ici c’est successivement la gouvernante puis Mrs Grose qui tire ; avec l’avantage à cette dernière, quand la gouvernante est contrainte de lâcher une énormité : le mot ‘corrupt’, pour désigner les entreprises du garçonnet.
Mais la gouvernante n’a pas dit son dernier mot. Dans le deuxième round, elle choisit une autre arme dans l’arsenal de l’ambiguïté jamesienne : le pronom personnel. Qui donc se cache derrière ce ‘il’ ? Le petit Miles, son oncle séduisant, ou bien le double de celui-ci, le maléfique Quint ?
But the next day, as the hour for my drive approached, I cropped up in another place. "What was the lady who was here before?"
"The last governess? She was also young and pretty--almost as young and almost as pretty, miss, even as you."
"Ah, then, I hope her youth and her beauty helped her!" I recollect throwing off. "He seems to like us young and pretty!"
"Oh, he did," Mrs. Grose assented: "it was the way he liked everyone!" She had no sooner spoken indeed than she caught herself up. "I mean that's his way--the master's."
I was struck. "But of whom did you speak first?"
She looked blank, but she coloured. "Why, of him."
"Of the master?"
"Of who else?"
Cette fois-ci, la gouvernante a gagné ; elle a enrôlé Mrs Grose dans son délire ; les fantômes peuvent apparaître.
Pour conclure, voici un autre extrait du Jeunesse de Coetzee qui prolonge ce que j’ai essayé de dire, appliqué aux dialogues de la Coupe d’Or ou des Ailes de la Colombe :
People in James do not have to pay the rent ; they certainly do not have to hold jobs ; all they are required to do is to have super-subtle conversations whose effect is to bring about tiny shifts of power, shifts so minute as to be invisible to all but the practised eye. When enough of such shifts have taken place, the balance of power between the personages of the story is (Voilà !) revealed to have suddenly and irreversibly changed. And that is that : the story has fulfilled its charge and can be brought to an end.
(A peu près : Dans les livres de James les gens n’ont pas de loyers à payer ; ils n'ont bien évidemment pas besoin de travailler ; tout ce qu’on leur demande, c’est d’avoir des conversations hyper-subtiles qui ont pour effet de provoquer de minuscules transferts de puissance, des transferts si infimes qu’ils sont invisibles sauf à l’œil exercé. Quand un nombre suffisant de ces transferts a eu lieu, le rapport de forces entre les personnages s’avère (Voilà !) avoir été modifié de façon soudaine et irréversible. Et tout est là : le récit a rempli son rôle et peut s’achever).