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Mes bouquins refermés - Page 150

  • Concert Jarrell, Reich

    Mardi soir, à la Cité de la Musique. Concert Jarrell et Reich.

    Michael Jarrell, Assonance V. Un violoncelle évolue au milieu d’échos confiés à différents instruments (harpe, alto, percussions, cuivres …) qui font demi-cercle autour de lui. Il y a quelques moments visuellement confondants lorsque les coups d’archet du soliste se surimposent exactement avec leur répondant dans le petit ensemble : c’est comme si le violoncelle jouait du trombone.

    Michael Jarrell, Mémoires : pendant que l’orchestre se traîne par terre, poussant de temps en temps de grands « han », le chœur avance à tâtons, syllabe après syllabe, qu’il tient longtemps sur le même souffle, ou bien psalmodiant. Le texte qu’on peut lire mais pas entendre, dit entre autres ceci (L’Ecclésiaste) : Cuncta fecit bona in tempore suo et mundum tradidit disputationi eorum (Il a fait toute chose convenable en son temps et il abandonne le monde à ses disputes).

    Steve Reich, The desert music, voilà une musique qui n’a pas peur de faire fuir ses auditeurs ; elle s’installe dans la durée, au risque de la crampe ou du mal de tête. L’oreille trompée croit d’abord à un air de danse ou à un refrain entendu à la radio. Mais le refrain se répète et la chanson ne commence jamais. Quoi entendre dans le bégaiement perpétuel ?

  • In memoriam

    (... parmi l'herbe, ...)

    A ne surprendre que naïvement d'accord
    La lèvre sans y boire ou tarir son haleine
    Un peu profond ruisseau calomnié la mort.

  • Out of the past

    Lundi soir, au cinéma. Pendez-moi haut et court, de Tourneur.

    Ce n’est pas la première fois que je vois ce film (ni la dernière - je touche du bois) mais il y a à nouveau un passage où je me perds.

    Au milieu du film, rattrapé par son passé, le héros accepte une mission douteuse. Il doit récupérer chez un avocat des documents compromettants. La ténébreuse secrétaire de l’avocat sera sa complice . Ils se retrouvent chez elle ; elle lui expose son plan. A la fin, flairant le piège, il la menace, la tenant par l’épaule et serrant jusqu’à faire mal. – Plus tard, dans une pièce obscure, encore le geste de saisir par l’épaule (notre héros était dissimulé derrière une porte ; une femme est venue répondre au téléphone) : la femme se retourne. Pendant un moment, je suis perdu : qui est-ce ? La secrétaire ou bien Elle, la femme de son passé, celle qui l’a trahi, qui le trahit encore ?

    Doubles, apparitions (ces êtres qui s’approchent dans le plan immobile), personnages du mythe (le sourd-muet), prémonitions de la mort (le nom écrit « dans le ciel ») donnent à l’intrigue de film noir une résonance extraordinaire ; tout cela, et, surtout, la splendeur nocturne de la lumière.

  • Pigmalion, Rameau

    Dimanche, au Châtelet. Pigmalion, de Rameau.

    Première partie : en guise de complément de programme, ballet pour une musique enregistrée de Ligeti. Trou de mémoire. J’ouvre les yeux : pourquoi aux saluts un danseur s’est-il réfugié dans un élément du décor ? C’est une espèce de porte-bouteilles géant à la Duchamp au devant de la scène. Et pourquoi en reculant, l’emporte-t-il avec lui ? pour que le rideau puisse descendre ? Mais le rideau ne s’est-il pas levé il y a une demie-heure avec le décor en place ?

    Seconde partie : acte de ballet de Rameau avec cette fois un orchestre et un chœur dans la fosse. Les chanteurs sont sur scène. Il y a avec eux toute un troupe de …, revêtus de … et qui … je regarde ailleurs. Pigmalion est sacrément bon ; j’admire comme dans son dernier air, il se tire d’ingrates vocalises sur le son ‘an’.

    Un point pour Rousseau : « On peut concevoir des langues plus propres à la Musique les unes que les autres ; on peut en concevoir qui ne le seraient point du tout. Telle en pourrait être une qui ne serait composée que de sons mixtes, de syllabes muettes, sourdes ou nasales, peu de voyelles sonores, beaucoup de consonnes et d’articulations, et qui manquerait encore d’autres conditions essentielles, dont je parlerai dans l’article de la mesure. »

  • Le Troisième Homme

    Samedi au cinéma, le Troisième Homme de Carol Reed.

    Vienne est filmée dans le délabrement de l’après-guerre. La vision est si différente de ce qu’on connaît du centre-ville actuel, blanc, or et bronze : aujourd’hui rien qui rappelle la ruine. (Contrairement à Paris qui semble engendrer sans arrêt des ruines modernes - il suffit de se promener aux Halles pour assister au prodige).

    J’aime beaucoup Alida Valli, doublement étrangère, fugitive et absente, plongée dans le souvenir de l’homme qu’elle aime et qu’elle croit mort, peut-être. Mélange de résignation, de fidélité, de désillusion et d’espoir. Elle tressaille à chaque fois qu’on frappe à la porte de sa chambre, et sans hausser la voix : « Wer ist da ? ».

  • Schubert, Einstein

    Vendredi à la Cité de la Musique, musique pour chœur de Schubert et de Brahms.

    Heureux concert, avec le souvenir d’un hiver passé à lire (et à écouter, et à relire) le livre d’Einstein, Schubert, portrait d’un musicien (trad. Delalande).

    Ce soir-là il y avait donc entre autres das Grab, Coronach, Nachthelle, et l’occasion de citer Einstein pour :
    Ständchen (Sérénade, de Grillpazer) : Schubert en l’entendant : « je n’aurais jamais cru que ce fût aussi beau » (…); ce contralto profond qui plane au-dessus des voix d’hommes comme une étoile au-dessus d’une onde légèrement agitée. (Tant pis si la soliste n’était pas Brigitte Fassbaender).
    Et Das Gesang der Geister über dem Wasser (Le Chant des esprits au-dessus des eaux, de Goethe) : Quiconque ignore une œuvre comme celle-là n’a aucune idée de la grandeur de Schubert (…) ; l’œuvre débute et s’achève dans un climat de contemplation méditative, sur un tempo extrêmement lent, soutenu aux cordes par ce rythme dactylique (une longue, deux brèves) cher entre tous à Schubert ; elle s’anime de plus en plus jusqu’au faîte de l’intensité dramatique, où les voix se joignent à l’unisson ou en succession de tierces ; puis elle s’apaise, se fait pastorale et s’éteint dans le souffle d’un pianissimo le plus léger. Le moindre mouvement du texte est rendu ; chaque image prend du relief.

    Après cela la musique de Brahms paraîtrait bien lourdingue, s’il n’y avait le poème de Hölderlin, le Chant du Destin d’Hyperion – avec la stupeur finale des hinab …  hinab, béants devant l’abîme.

    On a donc eu successivement le poème de Goethe et celui de Hölderlin avec la même chute de l’eau dans les rochers (‘Klippe’). Mais, chez le premier, elle finit, étale, à refléter les étoiles avant de les rejoindre ; chez le second, dans le gouffre incertain disjoint de l’éternelle clarté (trad. Jaccottet).

  • The Turn of the screw

    Jeudi soir, au Théâtre des Champs-Élysées, pour l’opéra de Britten.

    Ce n’est pas la première fois que j’entends ceci. L’autre fois, je crois que c’était bien mieux, à Bobigny en 1998. Mais je ne me souvenais que de la chanson de Miles, ‘Malo…’ et que Ian Bostridge jouait le fantôme de Peter Quint. (Les vocalises du rôle me font irrésistiblement penser aux Chants du Muezzin fou d’amour de Szymanowski.)

    Dans la production d’aujourd’hui, les fantômes sont deux marionnettes grimaçantes, sans séduction ; les enfants font ce qu’il peuvent ; c’est la gouvernante qui domine. En cela l’opéra se rapproche de la nouvelle de Henry James qui l’a inspiré. Monologue d’une femme solitaire, malade de désir, voix si étouffante que l’on ne doute pas à la fin que c’est elle qui tue le petit Miles. Mais ici davantage de retenue n’aurait pas nui à l’émotion (au lieu  de ces décors qui bougent ; de ces lumières expressionnistes ; de ces voix trop grandes).