Majestueux et délicats dans leur cotte de marbre, les trois ou quatre monuments du Campo dei Miracoli trônent sur la pelouse comme des boîtes d'ivoire arrangées sur un tapis. Mais la foule ne se laisse pas éblouir. La Tour penche. Sa réputation suffit à transformer le champ en une fête foraine, en une kermesse où l'herbe rase a des poux. La Tour est un grand huit du treizième siècle, tout en pierre. Mais les sensations qu'elle donne sont subtiles : le plus grand vertige, c'est, quand on y monte, d'être, à chaque révolution du colimaçon intérieur, rejetés par des transitions insensibles successivement vers l'une puis vers l'autre paroi.
Mes bouquins refermés - Page 111
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Pise
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Poignet
Que pensent les touristes asiatiques qui le prennent en photo du Persée de Cellini ? (je me demande si la froide figure leur rappelle le masque d'un génie bouddhique). Mais c'est un autre morceau du bronze qui attire : le héros est debout sur le cadavre gisant de Méduse décapitée. Le corps de la Gorgone, les membres tordus, s'inscrit dans un carré superposé au socle de la statue. Un bras seul échappe au reploiement et tombe le long du piédestal. Sous la cassure du poignet, la main continue l'abandon, s'ouvre à demi et paraît plus brillante que le reste du métal, sans doute d'avoir été caressée.
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Journal
Samedi : Eglise S. Andrea à Pistoia, chaire de Giovanni Pisano.
(Dans le Massacre des Innocents, Hérode, vieillard couronné qui trône dans coin, bouche tordue par la colère et la terreur, assailli de têtes affligées, suppliantes ou réprobatrices.
Dans l'Adoration des Mages, les rois ensevelis dans les longs plis du sommeil surmontés de l'éveil - ange bras tendu qui désigne).Dimanche : musée du Bargello à Florence, David, en marbre, de Donatello.
(Un faux air de Gloria Grahame : sa frêle arrogance, son assurance juvénile, sa force. )Dimanche (2) : église Santa Croce à Florence, fresques de Giotto, mort de Saint François.
(Les bures des moines comme les robes bien charpentées de mouches pour qui les plaies du Saint sont le miel. )Mercredi : musée de la Cathédrale de Sienne, statues de Giovanni Pisano.
(Myriam, soeur de Moïse, telle une sibylle, la nuque tendue et ployée à l'horizontale, la tête tournée hors d'elle. )Jeudi : chapelle des Médicis à Florence, statues de Michel-Ange.
(La face livide du marbre, le visage défait dont la matière se retire, du Penseroso. ) -
Pistoia
Dans le Duomo de Pistoia, une œuvre attribuée à Lorenzo di Credi (somptueux manteaux de la Vierge et des saints, leurs plis épais comme d'une toile trempée d'argile). Il s'agit du panneau principal du Retable de la Vierge avec Saint Jean et Saint Donat dont un élément de la prédelle, attribué parfois à Léonard de Vinci, est au Louvre.
[Vinci - draperie pour une figure assise]
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Premier tableau
D'une façon ou d'une autre, vous avez passé les Alpes. Aller plus loin ne vous rapprocherait pas. Vous êtes en Italie. Le sac est posé à terre quelque part ; vous êtes sorti vous promener. La ville est déserte - ou plutôt désertée, envahie. C'est le temps où son théâtre fait relâche. N'a laissé que de gauches spectateurs sur la scène. Mais, après tout, le lieu peut suffire. L'éclat du soleil, le dessin de l'ombre, la forme d'une place. Cependant : vous avez poussé la porte d'un musée ou d'une église. Vous regardez des fresques, des panneaux, des toiles (c'est l'aveu, à l'abri des murs, que si vous voyagez, c'est d'abord pour voir de la belle peinture). Vous attendez que vous arrête une étoffe, un regard, une lumière, un geste peints.
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Pays cisalpins
Pour quelques jours, en Toscane, près de Florence.
[Léonard de Vinci (?) - Annonciation, détail]
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Promenade (Glenn Affric)
Il semble que de faibles différences d'altitude ou d'orientation suffisent ici pour tout changer à la végétation : la forêt disparaît, les buissons succèdent aux arbres, puis aux buissons la lande et les pierriers. La promenade alors (si courte soit-elle) est comme le départ de lointaines caravanes, quittant la campagne et les bois, remontant la vallée sans routes, s'acheminant vers le haut pays désert. Le sentier passe à mi-pente au-dessus des rives d'un lac, double un arbre mort. Vers l'amont, les eaux étroites se terminent dans les prairies. Au-delà : les brandes, la passe ouverte entre les sommets nus.