Au Prado.
La Famille royale des Bourbons d'Espagne (...) Soies, gazes, broderies, diamants, toute l'assemblée est saupoudrée de feu et de sel, tout pétille, tout bourdonne comme une guitare heurtée de l'ongle et du pouce sous le pinceau du magicien que l'on devine là-bas dans l'ombre, reculé derrière son châssis. Mais le personnage principal au centre de la composition qui s'ordonne tout autour d'elle, celle que le souverain, tourné vers elle de trois quarts, présente au public et, débonnaire et cocu, illumine comme un phare du rayonnement de sa bedaine royale (aussi convaincu et à l'aise dans sa livrée fulgurante que s'il était son propre domestique), c'est la reine Marie-Louise. Elle tient à la fois de Clytemnestre et de je ne sais quelle blanchisseuse au visage ravagé par l'âge, les passions et les intempéries. Au fond on voit qu'elle a peur, mais qu'elle essaie de toute l'énergie de ses pauvres moyens de faire face à une situation qui la dépasse. Que ces deux enfants, une fille et un fils, qu'elle tient, sans doute pour se donner contenance, par la main, ne nous donnent point le change ! Ils ne suffisent pas à obstruer la brèche qui s'est faite dans le principe héréditaire.
(Claudel - La peinture espagnole, in l'oeil écoute)
Images peintes - Page 13
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Clytemnestre blanchisseuse
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Visite
La route traverse la banlieue. Au-delà les bourgs mangent la campagne. Une rue monte dans un village.
On se gare en face de l'église. A notre approche une vieille, assise devant la porte, disparaît dans l'entrebâillement. En entrant, on la voit claudiquer jusqu'au deuxième autel de droite. Elle illumine le tableau, s'approche d'un confessionnal et fouille derrière le rideau violet. Elle s'éloigne vers le fond de l'église avec un paquet de feuilles. Revient vers nous, propose sans succès sa brochure. Va s'asseoir un peu plus loin. Pendant tout ce temps elle joue avec sa canne, la heurte lourdement contre les dalles, la range à côté d'elle, frappant et raclant la caisse du banc. Elle soupire.
C'est une Visitation qui est peinte là. La Vierge est jeune et élégante ; elle a un foulard rose dans les cheveux. Elisabeth est une vieille dame pleine de dignité ; elle porte un voile blanc. Les deux femmes se tiennent embrassées et s'entre-regardent avec une douce sympathie. Derrière elles (qui apparaissent de profil) deux figures debout font face au spectateur, côte à côte, de part et d'autre de la Vierge. L'une jeune, l'autre âgée, elles forment comme un double des deux premières (mais elles n'ont pas d'auréole et les couleurs des vêtements ne sont pas les mêmes). Leur regard absent fixe le vide et semble témoigner, par défaut, de la grâce qui unit les deux saintes femmes.
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Pistoia
Dans le Duomo de Pistoia, une œuvre attribuée à Lorenzo di Credi (somptueux manteaux de la Vierge et des saints, leurs plis épais comme d'une toile trempée d'argile). Il s'agit du panneau principal du Retable de la Vierge avec Saint Jean et Saint Donat dont un élément de la prédelle, attribué parfois à Léonard de Vinci, est au Louvre.
[Vinci - draperie pour une figure assise]
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Pendule
Il y a dans la collection Burrell à Glasgow une étrange Madone de Bellini (dont quelqu'un peut-être aura l'explication) : l'enfant est debout sur un appui devant sa mère ; il tient à bras tendu une ficelle avec un rameau fleuri attaché au bout. La mère soutient l'enfant d'une main. Elle a posé l'autre main aux pieds de l'enfant, paume ouverte sous les fleurs suspendues. Tous deux baissent les yeux vers le plomb de cet énigmatique pendule.
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Sursis
A la Galerie d'Edimbourg.
[Titien - Diane et Actéon.]
(Dans le groupe où tout penche, repousse, esquive, grogne ou se dérobe, un regard fixement appelle. Retient l'intrus sur le point de basculer en arrière, déjà condamné à être dévoré par ses chiens)
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Rouvre
A Rouen, expo des musées de Florence.
Raphaël, portrait de Francesco della Rovere.
(Masculin et féminin, homme et enfant, la fourrure, le rouge avec le vert, le bleu pastel ; le teint froid, les yeux pâles gros comme le paysage plein d'eau, le fruit vert.)
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Retour à Gand
Hubert et Jan van Eyck- Polyptyque de l'Agneau mystique.
(Plus que la science du rendu des matières translucides, des étoffes ou des cheveux et la précision infaillible des visages réels ou idéaux, me fascinent chez Van Eyck les lointains : dans le retable de l'Agneau mystique, la lumière méridionale au fond du panneau des pèlerins, avec les silhouettes sombres du cyprès et du palmier et les oiseaux en vol, contre l'or du jour ; et, dans le panneau central, derrière l'agneau, ce chemin d'herbe au bord de l'eau puis le vallon où se laisse voir le bleuissement successif des collines, comme si la Jérusalem céleste était encore cette vision d'un espace ouvert par la couleur dans la surface du tableau).