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  • Dans les hauteurs

    Ce soir je brave le vacarme de la rue, j'ouvre grand les fenêtres et j'attends que la température baisse un peu dans la chambre où je vais dormir. Alors, plus de musique, autant sortir sur le balcon. Si je me penche, il y a à droite dans l'axe de la rue une flèche gothique. Elle se dresse solitaire dans le crépuscule au-dessus de la touffe des tilleuls d'alignement. Ce n'est pas un signal fameux dans le ciel parisien ; c'est une église du dix-neuvième siècle pour un arrondissement à deux chiffres. Mais ce petit tableau est comme un paysage de Caspar David Friedrich, avec les arbres, la lumière voilée, une croix.

    Cependant, me dis-je, là où je vois un Friedrich, Friedrich voyait bien autre chose.

  • L'homme qui marche

    Au cinéma. Ces jours-ci, revu Stalker de Tarkovski.

    La traversée de la frontière, le transport en draisine (avec le bruit du roulement sur les rails), la « marche à l'écrou » dans les ruines envahies par l'herbe et l'eau : ces scènes-là pourraient durer éternellement.
    Dans la Zone, le regard passe à la verticale du sol, tout près comme un œil qui détaillerait une toile. Mais la surface est vivante et change. Un souffle passe sur des braises, qui rougeoient au milieu d'une eau qui se brouille.

    Dans ce monde où ils font intrusion, combien dures, fermées, opaques malgré leur inquiétude, ressortent les têtes (les crânes) des trois hommes.
    Après j'ai l'impression que le film sombre dans un tunnel de discours interminables, à la Dostoïevski, à peine interrompu par le gag du téléphone qui sonne au milieu de la Zone (non, ce n'est pas la boucherie Sanzot).

  • La fille des marais et le gars du fleuve

    Encore au cinéma (En ce moment, impossible de passer une soirée dans un appartement parisien).

    L'autre jour, Steamboat round the bend, de Ford.

    Je rajoute à la liste de Zvezdo :
    - une recette pour transformer la reine d'Angleterre en princesse indienne (ou quand l'écriture de l'histoire passe de l'Europe à l'Amérique)
    - la plus nonchalante des incarcérations (et du coup la plus inexorable)

  • Zumurrud ! Zumurrud !

    J'ai eu la chance d'aller au théâtre dimanche. Il faisait très chaud. Une des comédiennes me rappelait irrésistiblement l'héroïne d'un film italien fameux. Je ne trouve pas pour cette note d'illustration convenable.

  • Au Louvre

    Promenade au Louvre pour revoir :

    - Mademoiselle Rivière entre Madame sa mère et Monsieur son père dans leurs meubles

    - la main gauche de Bethsabée

    mais en route je m'arrête plus longtemps devant un tableau que j'ai l'impression de découvrir aujourd'hui, dans la salle des Lorrain où je suis peut-être passé cinquante fois.

    C'est un paysage au crépuscule. La terre est déjà plongée dans la nuit. Au premier plan, une petite fille pousse devant elle des chèvres et une vache le long du chemin Elles s'enfoncent à droite dans l'obcurité presque aquatique d'un bois (le bord de la toile paraît abîmé de ce côté-là). L'enfant n'est pas plus haute que la fleur qu'elle vient de dépasser (quel est le nom de cette fleur ?). Les reflets du couchant colorent son profil, ses vêtements et au loin une ruine avec à ses pieds un autre berger et son troupeau. Entre ici et là-bas les grandes herbes des marais mêlent l'ombre avec l'eau. Au ciel ce ne sont plus les reflets mais la chose elle-même, déposée par touches dans le bleu intense, la matière rose et brillante des nuages. Je m'arrête en haut à droite ; une branche morte déborde la masse des feuillages, où un oiseau est perché. Corps noirs sans épaisseur, ailes fermées ouvrant l'espace à la lumière.

  • Mahler

    Vendredi soir, au Théâtre des Champs-Elysées. La Neuvième Symphonie de Mahler.

    Je repense à la note de parcours de Bladsurb. A moi. J'ai commencé comme beaucoup j'imagine de ma génération qui ne sont pas musiciens par Mahler. Oui je n'étais pas le seul et je me revois entrant dans une salle de classe vide au Lycée en 1990 ou 1991 pour lire, tracé en grandes lettres curvilignes par une main anonyme à travers tout le tableau noir, le nom de Kathleen Ferrier. Elle était pour nous, faut-il le préciser, la voix du Chant de la Terre, c'est-à-dire sa dernière et principale partie : l'Adieu. J'ai donc commencé par l'adieu.

    Ou, s'il faut tout dire, par les quinze premières minutes de ce mouvement et ceux qui le précèdent. Car le repiquage avait été fait sur une face seulement de ce support d'enregistrement du siècle dernier : la cassette magnétique de quatre-vingt dix minutes. L'oeuvre dure une heure ; il en manquait le quart d'heure final (we were young et were ignorant). A quelque chose malheur est bon (pardon pour le calembour), j'ai eu successivement, à quelques mois d'intervalle, le paysage crépusculaire des premières mesures puis (quand la bévue fut corrigée) sa reprise, plongée dans la nuit, agrandie dirait-on par les ténèbres.

    Après le Chant de la Terre, il y eut la Neuvième Symphonie. Surtout, à l'époque, le dernier mouvement, qui finit comme l'Adieu, sans finir, "dans la lumière au loin infinie". Il y a deux motifs dans cette musique : l'un horizontal, l'écoulement de toute la masse énorme du temps ou l'invasion du souvenir ; le second vertical, le temps suspendu ou le silence à présent.

  • Clash by night

    Jeudi soir au cinéma. Le démon s'éveille la nuit, de Lang.

    Dès le tout début, au déchargement de la pêche, à voir les phoques et les oiseaux se précipiter pour glaner un peu de nourriture, on comprend qu’il n’y en aura pas pour tout le monde : du poisson, du vin et de l’amour (contrairement à ce que dit le vieux père).

    Mais plus que d’amour, il est question de solitude. La peur de la solitude, le chantage à la solitude, la fuite dans la solitude. Impossible d’être seul, impossible de ne pas l’être. Voir la scène où Earl s’échappe de la noce, descend l’escalier extérieur, s’avance dans la nuit déserte jusqu’à un plan rapproché de son visage défait.

               Rien que la nuit qui est commune et incommunicable

    Et si les plus jeunes ne savent pas encore, on se charge de leur faire la leçon. Voir à la fin ce même plan sur le visage de Peggy. Ou à la noce, Peggy arrachée à la compagnie, et juchée sur une table par Earl.