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Mes bouquins refermés - Page 136

  • Encore Arabella

    Il y a chez Hofmannsthal un motif qui, semble-t-il, lui tient à cœur : la défloration. Des images ou des situations s'y apparentent dans Andréas (j'en ai indiqué quelques unes ; je n'explicite pas). L'essai Les Chemins et les rencontres s'ouvre par une citation prise dans le Spicilège de Schwob : Je me souviens des paroles d'Agur, fils d'Iaké, et des choses qu'il déclare les plus incompréhensibles et les plus merveilleuses : la trace de l'oiseau dans l'air et la trace de l'homme dans la vierge.

    A ce propos un mot de Lucidor. C'est, dans un arrangement différent, les personnages et l'intrigue du livret d'Arabella. D'une œuvre à l'autre, Arabella garde le même nom et le même rôle mais le portrait est complètement changé (lumineux ici, froid et sombre là).

    Dans la nouvelle, l'héroïne est l'adolescente travestie en garçon Lucile/Lucidor (comme Zdenka/Zdenko) ; elle tombe amoureuse de Vladimir un soupirant malheureux (comme Matteo) de sa sœur aînée (toujours Arabella). La jeune fille commence par lui écrire des lettres où elle se fait passer pour sa sœur puis, à la fin d'un délire croissant de sacrifice et d'amour, accueille le jeune homme dans l'obscurité de sa chambre. Affolé par le contraste entre la froideur diurne d'Arabella et les nuits qu'il croit passer avec elle, Vladimir fait des rêves étranges, où il s'identifie à un cygne. (Zeus et Léda, autre façon d'associer étreinte et volatile.)

  • Au Louvre

    L'autre jour, au Louvre, d'abord pour la prédelle du Mantegna qu'on ne voit (et qu'on ne verrait) pas dans le retable de San Zeno de Vérone. Mais fuyant la Grande Galerie, je me retrouve comme souvent dans les salles Corot de la Cour Carrée. Calme et unité : parce que l'étage est relativement peu fréquenté, parce que le nombre de toiles suffit à remplir plusieurs salles avec les œuvres d'un seul peintre.

    Je m'arrête toujours devant le Pont de Narni : Corot peint non pas une vue mais un regard (les premiers plans sont flous), fixé peut-être au niveau des arches presque toutes manquantes du pont écroulé. (L'arche révèle en l'isolant ce qu'elle cache en partie ; mieux encore quand elle a disparu). La lumière parle de la transparence de l'air le matin. L'ocre des rives et l'azur passent dans le fleuve, sable et ciel mêlés avec le reflet. La pile du pont met dans l'eau une ombre bleue comme le lait et comme les montagnes bleues à l'horizon.

  • « et »

    Lisant ceci, chez Philippe[s], j'y resonge – Venise « et » la musique ? je commence une liste : Stravinsky, Vivaldi, Monteverdi ... c'est dans un théâtre de la ville qu'a été créé l'extraordinaire Couronnement de Poppée (avec le livret, de Busenello, peut-être le plus immoral de tout le répertoire).

    Mais mon seul souvenir de musique à Venise c'est un concert d'hommage à Luigi Nono dans l'ancienne Fenice (en 1993 ? je me souviens qu'il y eut un compte-rendu là).

    Mieux, du même compositeur ... sofferte onde serene ... où un piano et une bande magnétique font entendre (je n'invente rien ; voir le texte qui accompagne le disque ; ma science s'arrête là) les cloches des églises de la Giudecca.

  • Orfeo

    En excellente et parisienne compagnie, à la Cité de la Musique, pour l'Orfeo de Monteverdi.

    (Si j'osais, j'écrirais ici, selon Mallarmé, que la fanfare presque quatre fois centenaire des Gonzague, c'était manière :
                     (...) d'épandre pour baume antique le temps
                      Sur la soudaineté de notre amitié neuve.
    Mais pour ne pas déroger à la ligne éditoriale de ce carnet, je referme aussitôt la parenthèse).

    Dans l'Orfeo, c'est l'arrivée de la messagère qui me donne l'impression d'être le symbole de l'invention d'un genre nouveau, où se rencontrent la déclamation et le chant. Le monde clos de célébration et de danses de la pastorale initiale est brutalement brisé par l'annonce de la mort d'Eurydice, par le contraste d'une parole fatidique. Le plus grand effet est produit alors par la voix presque nue (comme dans le quatrième acte les derniers mots d'Eurydice, une seconde fois perdue, qu'on n'entendait malheureusement pas très bien ce soir-là :
                 Ahi vista troppo dolce e troppo amara)

    Le chant d'Orphée était très impressionnant, dans ses deux modalités : les vocalises du troisième acte où le héros endort Charon, avec leurs ornements instrumentaux ; le récitatif du cinquième acte, dans les champs de Thrace, sous un soleil désert, où seul l'écho vient ponctuer la parole désolée d'Orphée.

  • Le dernier Contarin

    Dans la Lettre du dernier Contarin, de Hofmannsthal, l'héritier de l'illustre famille vénitienne rejette violemment l'offre que lui font quelques bienfaiteurs : abandonner un emploi subalterne à la poste italienne et revenir habiter un des palais du Grand Canal qui porte son nom. Sa vie, c'est le refus de l'aumône et tant pis si cela l'oblige à se passer de la compagnie des hommes.

    La nouvelle est inachevée : ensuite un choix de notes et variantes dans une typographie différente (l'éditeur ne donne pas davantage d'information) ; d'autres paroles du dernier Contarin, mais le ton n'est plus le même, le propos change de dimension. L'effet est troublant (comme dans l'extrait cité du Chasseur Gracchus de Kafka, remonté par Brod) : on ne sait plus qui parle.

    La possession du particulier sied à des âmes infiniment plus fraîches, plus naïves ; ce qui nous convient à nous, c'est la possession virtuelle du tout (...)

    Chaque objet que nous possédons ne fait en réalité qu'en évoquer et en remplacer un autre plus beau : chaque perle, chaque étoffe, chaque ruine antique et chaque maison est seulement un balcon d'où nos désir contemplent l'infini (...)

    Palais - domesticité - robes à traîne - dalles de marbre : tout cela crois-m'en, mes ancêtres, tout autant qu'autour d'eux, le possédaient en eux. Leur sang renfermait l'éclat métallique de ces choses, comme cette eau ces reflets d'argent, d'airain et de porphyre. Mon palais à moi, c'est mon destin. Le profond « Tu es à moi » que je dis à la lueur de la bougie qui éclaire ma feuille pendant que j'écris.

    (trad M. Michel)

  • En rade

    Le train s'arrête. On ne sait pas quand il repart. Le jour finira avant le voyage. Alternative : quitter la gare intermédiaire par des chemins plus obscurs que la nuit qui tombe (un bus ; une ligne de tram passe là-bas ; au bout le terminus du métro) ou attendre que la voie rouvre. C'est la saison. Nouée avec le vert et le jaune, il y a dans le talus une couleur qui hier n'existait pas. Rouge brillant comme l'heure deux fois crépusculaire.

  • Cosi fan tutte

    A l'opéra.

    Ce matin je me range bien volontiers à l'opinion générale : elle dit qu'il y a dans Cosi fan tutte la plus belle musique (d'opéra) de Mozart, ce n'est pas peu dire. Je n'ajoute pas grand chose ; je sais qu'avec Mozart je n'ai pas besoin d'aller loin pour me retrouver les quatre fers en l'air sur l'agréable patinoire de mon commentaire.

    (Amor... Amor... Musique d'une mascarade, d'une farce mais bien malin qui y distinguera le sentiment joué du sentiment vrai, comme si tous les plis et replis de la conscience et de ses ruses, tous les étages superposés de l'ironie, de la duplicité, du mensonge se confondaient dans un au-delà du langage qui serait la musique.)