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Mes bouquins refermés - Page 138

  • Haydn, Bruckner

    Premier concert de la saison (après deux mois de musique en conserve) au Théâtre des Champs-Elysées.

    Une symphonie de Haydn (hélas sans les commentaires de Zvezdo), numérotée 44, et la quatrième de Sibelius Bruckner. Espérons que ce sera mieux la prochaine fois.

    (Penché par-dessus la rambarde du deuxième balcon : l'impression que la couleur n'est plus la même. Est-ce l'automne déjà comme pour les marronniers de l'avenue Montaigne ? ... ah, c'est qu'ils ont posé un parquet à l'orchestre et changé la cage de scène ; j'attends maintenant les considérations sur la nouvelle acoustique de la salle).

  • Le miroir de la mer

    Au milieu exact de ma promenade je fais demi-tour. Sur le sentier côtier le compte des allers et le compte des retours toujours exactement s'équilibrent. J'ai laissé à main droite, je trouverai à main gauche, le raz périlleux entre l'île et la rive où les courants adverses luttent dans la mer –  et sourdent inconciliables l’œil d'eau étale, le hérissement du ressac.

  • Traductions

    Comment peut-on lire de la poésie en traduction ? Mais Philippe Jaccottet (toujours dans La Semaison) :

    Le poème de Mandelstam, de 1921, qui commence par le vers : Je me suis lavé, de nuit, dans la cour (ou simplement « dehors »), représente à mes yeux un modèle de poésie à opposer à presque toute celle qui s'écrit aujourd'hui (...). Réconciliant le proche et le lointain à partir des choses les plus simples, rude sans être crispé, douloureux mais sobre. D'ailleurs, aucun poète depuis des années ne m'a donné le sentiment de la « grande »  poésie comme Mandelstam, même à travers des traductions que l'on devine de valeur très inégale.

    Ci-après deux versions du poème cité. La langue est perdue, l'image demeure. Le sel et l'étoile.

  • Je me lavais dehors en pleine nuit

    Je me lavais dehors en pleine nuit.
    Le firmament brillait d'âpres étoiles.
    La cuve refroidit, pleine à ras bords,
    Et le rayon est comme du sel sur la hache.

    A double tour on a fermé la grille.
    La terre est rude en toute conscience.
    On chercherait en vain plus pure trame
    Que la vérité de la toile fraîche.

    Dans la cuve l'étoile fond comme du sel
    Et l'eau froide est de plus en plus noire,
    Et plus pure la mort, plus âcre le malheur,
    Et la terre plus cruelle et plus vraie.

    (Ossip Mandelstam - trad F Kérel)

  • Je me lavais de nuit dans la cour

    Je me lavais de nuit dans la cour –
    Le firmament brillait d'étoiles rêches.
    Rayon de l'étoile comme du sel sur la hache,
    Pleine à ras bords refroidissait la cuve.

    On a verrouillé le portail,
    Et la terre, en conscience, est rude, –
    Où trouver substance plus pure
    Que la vérité écrue de la toile fraîche ?

    Pareille au sel l'étoile fond dans la cuve,
    Et l'eau froide devient plus noire,
    Plus pure la mort, plus salé le malheur,
    Et la terre plus vraie, plus épouvantable.

    (Ossip Mandelstam - trad R Char et T Jolas)

  • Riva

    Un jour une barque aborde dans le port de la petite ville de Riva. En sort un brancard porté par les mariniers où une forme humaine est étendue, sous une couverture à fleurs. Ils traversent la place et entrent dans une des maisons du bord de l'eau. Seuls les enfants et les pigeons semblent marquer un peu d'intérêt à ce cortège.

    Mais bientôt arrive un individu coiffé d'un haut-de-forme avec un crêpe. Il frappe à la porte, on le fait monter jusqu'à la pièce où le corps repose entre des cierges, comme pour une veillée mortuaire. Mais l'homme couché là, avec sa barbe et ses cheveux en désordre, n'est pas mort ; il n'est pas vivant non plus. Comme il l'explique à son interlocuteur, qui est le maire de Riva : un jour qu'il pourchassait un chamois dans la Forêt Noire, il s'est tué en tombant d'un rocher. Mais, pour une raison ou une autre, le processus mortel s'est interrompu et depuis, le chasseur navigue sur les eaux terrestres.

    Max Brod qui a composé le texte que nous lisons à partir de différents fragments laissés par Kafka, place alors ces mots dans la bouche du chasseur Gracchus :
    - Personne ne lira ce que j'écris, personne ne viendra à mon aide. Si on faisait un devoir de me venir en aide, les portes de toutes les maisons resteraient fermées, toutes les fenêtres fermées ; tous garderaient le lit, la tête sous les couvertures : le monde entier comme une auberge la nuit. Ce n'est pas sans raison (....) L'idée de me venir en aide est une maladie et doit être soignée au lit.

    Le maire s'inquiète : « comptez-vous maintenant rester avec nous à Riva ? »

    (Variation très personnelle sur le thème du Hollandais Volant).

  • L'Arrière-Pays

    A et B se rencontrent une première fois dans une diligence. Parmi les autres voyageurs : deux jeunes sœurs qui voyagent avec leur père. Peu après A et B se croisent à nouveau dans une auberge de la grande ville. Ils font connaissance ; une amitié naît entre les deux étrangers en habit noir : B est venu s'occuper d'un procès, A sollicite une place.

    Un jour de désœuvrement ils décident d'aller au spectacle. Mais A propose de laisser le hasard choisir : ils écriront le nom des cinq théâtres de Vienne sur des papiers pliés qu'ils feront tirer par un valet ; celui-ci se procurera les billets ; ils iront en voiture fermée sans connaître la salle ni le programme. Assis côte à côte dans les premiers rangs de l'orchestre, ils voient avec surprise s'avancer sur la scène l'aînée des deux sœurs de la diligence. A comprend alors qu'il s'agit de l'enfant prodige, de la violoniste virtuose, Theresa Milanollo. Ravi par la musique, il ne se rend compte que fort tard de l'émotion de son compagnon, de ses larmes, de ses sanglots. Après le concert, par délicatesse, il se refuse à l'interroger.

    Les démarches des deux amis s'achèvent, et pour tous les deux, par un échec. Avant qu'ils se séparent tristement, A promet de rendre visite à B au Tyrol sur le chemin de ce voyage en Italie qu'il rêve de faire un jour.

    Des années passent. Un héritage inespéré permet enfin qu'A réalise son projet. Arrivé à Merano, dans le Tyrol, il apprend que les revers de fortune ont conduit son ami à se retirer plus au sud, sur les bords du Lac de Garde, à Riva ou dans ses environs. Mais là-bas personne ne connaît B. A ne se décourage pas ; il loue une barque et, avec le secret espoir de porter secours à son ami, il explore les rivages du lac. Un jour un jeune pêcheur reconnaît le portrait que trace A et ajoute : que B joue merveilleusement du violon. Il lui montre un sentier qui s'élève dans la montagne. Au fur et à mesure de l'ascension, le paysage se fait plus sauvage et désert. Le soir, suivant le chemin qu'on lui a indiqué, il aperçoit une silhouette dans les derniers rayons du soleil, une jeune fille avec qui il échange quelques mots, mais qu'ébloui il ne peut voir.

    Arrivé à ce point de ma (re)lecture (des Deux Sœurs, de Stifter), je m'arrête, et pour paraphraser Yves Bonnefoy, c'est moi qui suis ébloui – par cette vision de l'Arrière-Pays.