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Musique et théâtre - Page 4

  • Platée

    Platée, de Rameau, à la Cité de la Musique.


    (La muflerie des immortels est, on le sait, infinie ; le tour qu’ils jouent à Platée le montre assez.  La nymphe est laide, sa bouche est pleine de « oi » si bien qu’on craint qu’elle soit un peu grenouille. Mais elle a le cœur tendre et s’amourache de tous, dieux et mortels, qui approchent ses terrestres paluds. Voici Mercure (ses discours sont si clairs, justement colorés et articulés qu’il semble que ce n’est plus  tel interprète ou tel rôle mais bien ici quelque chose comme le génie de la langue qui s’est rendu sonore et chante, selon sa tessiture et son timbre propres, les mots qu'il prononce). Le dieu messager avertit de la descente de Jupiter et de son projet : épouser Platée. Effectivement pendant toute une heure Platée sera la promise du dieu des dieux jusqu’à la survenue de Junon jalouse et l’éclat de rire qui dénoue la supercherie.  Aura-t-elle seulement profité du somptueux divertissement qui prélude à ses noces manquées : les métamorphoses, les vents féeriques qui font bruire le marais, les danses mouillées au bord de la glissade, les clapotis et les chuintements devenus sublimes et le manège de la Folie qui célèbre à rebours les plaisirs en pleurant et en riant la peine ?)

  • Don Giovanni

    Don Giovanni au Royal Opera House.

    (Don Giovanni s’échappe de l’appartement de Donna Anna, fausse compagnie à Donna Elvira et entreprend de séduire Zerlina (successivement, si l’on veut, le présent, le passé et l’avenir de ses conquêtes, selon le catalogue). Malgré les échecs, toutes ces péripéties au début du premier acte continuent d’écrire la carrière du séducteur. Mais un cri retentit : Donna Anna reconnaît son agresseur : Don Ottavio son morta ! Quelques scènes après le fait, dans l’extraordinaire récitatif qui suit, le temps est révolu et l’opéra redonne sa première scène : la vision de Donna Anna préfigure le retour du Commandeur d’entre les morts ; le fantôme invoqué finira par se saisir de Don Giovanni).

  • Orphée et Eurydice

    Ballet pour l’opéra de Gluck, à l'opéra Garnier.

    (Ne pas se retourner vers elle : l’épreuve que les dieux imposent à Orphée pour qu’il ramène Eurydice à la lumière du jour porte le signe de l’irréversible ; et le fait que le héros ne puisse remplir la condition marque le triomphe de l’Irréversible absolu, la mort, qu’il avait cru vaincre en descendant aux Enfers. Dans cette transposition, l’Orphée danseur, blafard et nu, rappelle les Christs athlètes de la peinture : comme dans la Descente aux Limbes,  Orphée force la porte des Enfers par son geste, ici, plus que par son chant ; à la fin, terrassé par la douleur quand il perd Eurydice une seconde fois, son corps est retenu et soulevé comme le cadavre des Dépositions. L’histoire est dite à rebours, on ne ressuscite pas.)

  • La Cerisaie

    La Cerisaie de Philippe Fénelon, à l'opéra Garnier.

    (Faute de l'avoir retrouvée ce soir-là, je relis la pièce de Tchékhov. A l'acte II, et il retentira encore à l'acte IV, on entend un bruit mystérieux ; la scène est dans un champ, aux abords de la propriété. La didascalie décrit l'instant :

    Tous se taisaient, pensifs. Un grand calme. On n'entend que le marmonnement confus de Firs. Tout à coup un bruit lointain, comme venant du ciel : le son d'une corde rompue. Peu à peu, il disparaît, tristement.

    Cela sonne obscurément dans la campagne russe comme l'écho du cri "le grand Pan est mort !" sur la Méditerranée antique, dans Plutarque : une sorte d'âge prend fin.)

     

  • La Dame de Pique

    La Dame de Pique à l’opéra Bastille.

    (Hermann convoite le secret de la comtesse, il se sert de Lisa pour parvenir à elle ;  Hermann convoite Lisa mais pour la rejoindre il lui faut passer par la comtesse. Le librettiste a sans doute voulu, en doublant l’argument de Pouchkine, plonger le héros dans la confusion et renfermer sa folie dans un cercle. Ainsi les aspirations de Hermann s’agrègent en un complexe instable et la musique balance de la gaieté forcée au franc désespoir : de la journée ensoleillée à l’orage, de la romance allègre à la chanson préférée, et cafardeuse, de Lisa, des divertissements mozartiens à la messe russe des morts, du cliquet de Grétry à la noble déploration qui suit la mort de la comtesse. )

  • La Forza del Destino

    A l’opéra Bastille.

    (Les amants sont séparés dès la fin de la première scène, qui apparaît ici comme prologue car le metteur en scène a choisi de la donner avant l’ouverture. Après avoir enjambé le balcon des Calatrava, chacun part de son côté et va faire comme il peut son salut : Leonora chez les moines, Alvaro sur les champs de bataille. Entre eux s’étend le monde tel qu’on le voit au théâtre : la foule est versatile,  la géographie raccourcie,  hispano-italienne, et l’histoire circulaire, Guerres d’Italie et Risorgimento ensemble. Lenonora la première atteint la stase qui lui convient ; son arrivée dans un ermitage, où elle restera cachée, est digne d’un couronnement de la Vierge. Alvaro manque de mourir d’une mauvaise balle. Mais, infatigable à la tâche, le frère pointilleux de Leonora est venu le chercher et le pousse, pour ainsi dire, du bout de l’épée, jusqu’au désert où Leonora languit. Dans une formidable compression, la musique signale que le coup suspendu au premier acte va pouvoir être donné : Leonora est tuée ; Alvaro constate qu’il est seul.)  

  • Lulu

    A l'opéra Bastille.


    (J’ai beaucoup écouté Lulu autrefois. C’est sans doute le premier enregistrement d’opéra que j’ai fréquenté. En 1990, je trouvais que le motif de l’amour de Lulu pour Schön était la plus belle musique du monde. On l’entend d’abord, je crois, sous forme de mélodrame à la scène 2 du premier acte, j’en pourrais encore réciter les paroles :

    Meines Mannes ? Wenn ich einem Mann auf dieser Welt angehöre, gehöre ich Ihnen. Ohne Sie wäre ich – ich will nicht sagen wo. Sie haben mich bei der Hand genommen, mir zu essen gegeben, mich kleiden lassen, als ich Ihnen die Uhr stehlen wollte. Glauben Sie, das vergisst sich? Wer außer Ihnen auf der ganzen Welt hat je etwas für mich übrig gehabt?

    Comme morceau symphonique, tristano-malhérien, elle sert d’interlude à la fin de cette même scène. Mais le rideau est baissé pour le changement de décor ; une partie du public considère alors que son attention est facultative et parlotte avec son voisin. Cela gâche un peu l’effet de ce grand bramement exaspéré, désir qui embrasse le vide, élan qui s’évapore avant d’étreindre : mais, patience ! on l’entendra encore avant la fin de la soirée.)