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  • Enroulements

    Le Voyageur de la Toussaint, de Louis Daquin.

    L'intrigue est compliquée et les personnages sont nombreux : heureusement les interprètes sont connus, les caractères qu'ils représentent ont déjà été fixés, ailleurs, au cours d'une longue carrière, et leur apparition suffit pour comprendre à qui on a affaire (comme si les rôles n'avaient pas été distribués pour un film mais pour toute une cinématographie). Leurs numéros restent bien courts sauf, dans la scène finale, la confession de la Veuve Eloi : droite, sans ciller, le regard dur et clair, bougeant à peine les lèvres, elle avoue son crime ; son fils est un voyou, un bon à rien, mais c'est pour lui qu'elle a tué ; elle sait tout cela et elle n'a pas de regrets et refuse de fuir. Après qu'elle a découragé toute réplique, les dernières images nous la montrent arrangeant un lot de ruban dans sa boutique : elle enroule lentement la bande puis, continuant d'une certaine façon le même mouvement, elle disparaît en montant l'escalier à vis au fond du magasin.

  • Timbale, île

    La soprano américaine (blanches et bonnes joues, petit nez, cheveux noirs et très frisés) va nous chanter une version retrouvée des Proses Lyriques. Les musiciens qui l'accompagnent font demi-cercle debout derrière elle. Un coup de timbale. L'instrument est maintenu dans une corbeille de paille tressée de deux couleurs ; portée devant soi par une lanière de cuir passée autour des épaules.

    Cette terre est toute en longueur. Une crête rocheuse parallèle court d'un bout à l'autre, en s'abaissant, et la coupe en deux. Un côté est presque entièrement occupé par la ville, l'autre, plus escarpé, est couvert de bois. Depuis l'extrêmité la plus basse de l'île, on voit à gauche, sous les hauteurs, une rampe monter doucement parmi les feuillages. A l'extrêmité la plus haute, on tourne entre les maisons blanches jusqu'à déboucher sur une terrasse. C'est la direction du large et pourtant c'est par là que l'horizon est le plus encombré d'îles et de rochers.

  • Suite d'Arabella

    J’assiste à une représentation d’Arabella. Le public monte sur la scène. Il n’y a ni fosse, ni orchestre ; deux ou trois marches suffisent pour franchir la rampe. L’entrée des spectateurs se fait d’ailleurs par le fond du plateau ; on passe dans le décor avant de gagner sa place. Au début du deuxième tableau, un petit groupe manque la fin de l’entracte et, faisant irruption, dérange l’action qui a repris.

    Deux femmes conversent dans un salon : A se tient debout à côté d’une dame, peut-être sa mère, assise dans un large fauteuil. KM interprète une fois encore le rôle-titre (je m’avance si près que je peux voir la couleur de ses yeux). Je reconnais l’autre actrice pour l’avoir vue dans Persona ; ici comme là elle joue la plus âgée.

    Il ne s’agit pas à proprement parler d’Arabella mais d’un ouvrage qui lui fait suite (comme le Mariage de Figaro succède au Barbier de Séville). Il semble qu’A connaisse les même déceptions que la comtesse. Quelques images violentes nous montrent comment son mari, le hobereau hongrois, se livre loin d’elle à ses plaisirs.

  • Berlioz

    Roméo et Juliette, de Berlioz, à l'opéra Bastille.

    Beaucoup distrait (ou plutôt dérangé) pendant ce spectacle, au point d'avoir l'impression de n'y avoir assisté que de loin (malgré les belles lueurs devinées). Dans l'ouverture, un écho gêne les sonneries des cuivres.  Le public est bruyant (je pense d'abord que les sauts et les chutes des danseurs l'encouragent, mais il semblerait au contraire que ce soit l'orchestre qui donne le signal de la toux ; quand l'un s'arrête, l'autre aussi). Le ballet m'ennuie (sauf les mimes, pendant la scène du bal, ou ensuite dans le désordre du scherzo ;  mais j'imagine que ce ne sont pas là les figures les plus essentielles de la danse). La forme elle-même de l'oeuvre me décourage : après avoir réduit et dilaté le drame à ses élément cruciaux (la rencontre, la déclaration, la mort), l'auteur a adjoint un prologue (en forme de commentaire chanté) et un épilogue (une scène sentencieuse de réconciliation publique).

  • Franchir les fleuves

    Dans l'avion du retour, le soleil apparaît à gauche, bas sur l'horizon. On vole à travers les nuages épars, illuminés horizontalement. Les formes ocre-rose et bleues n'ont pas d'épaisseur, ni de contour ; elles ne marquent pas l'éloignement. Sous elles, la terre voilée est un fond brun sans dessin et sans relief. Seuls, de loin en loin, les fleuves tracent un chemin clair, étiré d'est en ouest, figurant la pente et l'étendue du pays.

  • Voix vivantes et voix défuntes

    A Rio de Janeiro, vers la fin de l’empire, Aires, diplomate à la retraite, s’intéresse à une jeune veuve, Fidelia. Il note dans son Mémorial  les progrès de l’amitié qui unit celle-ci à un vieux couple sans enfants : Aguiar et son épouse, Dona Carmo. Il les fréquente tous trois et observe comment la jeune femme devient bientôt comme leur propre fille. A la même époque, Tristan, un enfant que les Aguiar avaient de la même façon adopté (et dont l’éloignement avait été pour eux un crève-cœur),  revient d’Europe. Leur bonheur est parfait. Il s’accroît encore dans les derniers temps puis (la mesure est comble) disparaît sans retour.

    Avant cela, il est question du chien d'Aguiar :

    Aguiar et moi avons échangé une poignée de main. Sur le point de le quitter, l'idée m'est venue de parler du chien enterré là, à deux pas. Je ne l'ai pas fait d'emblée mais seulement après deux ou trois allusions, si brèves qu'elles m'ont pris tout au plus une minute, même pas. Aguiar m'écoutait, ébahi et gêné :
    - Qui vous a raconté cela ?
    - Tristan.
    Je n'ai pas voulu mentionner Campos, qui m'a pourtant parlé lui aussi de l'animal. Aguiar a convenu de tout par son silence, puis en quelques mots, sans plus. Il a confirmé qu'ils s'étaient beaucoup attachés à cette petite bête et a fait allusion à la peine que sa maladie et sa mort avaient faite à Dona Carmo ; il s'est détourné un instant (...)

    (...) J'ai pris la rue de la Princesse en repensant à leur couple, sans prêter grande attention à un chien qui, au bruit de mes pas dans la rue, s'étaient mis à aboyer au fond d'une cour. Il ne manque pas de chiens qui en ont après vous, laids ou beaux, tous importuns. Comme j'approchais du Catete et que les aboiements se faisaient moins forts, il m'a semblé qu'ils m'adressaient un message : "Ami, vous ignorez ce qui m'inspire le présent discours, et cela importe peu. On aboie, on meurt : c'est le lot des chiens ; le chien d'Aguiar lui aussi aboyait, autrefois ; maintenant il n'y pense pas : c'est le lot des morts."
    Le propos m'a paru si subtil, si aigu, que j'ai préféré l'attribuer à quelque chien qui aboierait dans mon propre cerveau. Quand j'étais jeune et vivais en Europe, j'ai entendu dire de certaine cantatrice que c'était un éléphant qui avait avalé un rossignol. je crois qu'il s'agissait de la fameuse Alboni, corps énorme et voix délicieuse. j'aurai donc avalé un chien philosophe, à qui revient tout le mérite du propos. Allez savoir ce qu'un jour mon cuisinier a bien pu me faire ingurgiter. Au reste ce n'était pas la première fois que je rapprochais voix vivantes et voix défuntes.

    (Machado de Assis - le Mémorial d'Aires)

     

  • The informer

    The informer, de Ford

    Gylo Nolan dénonce aux Anglais un ancien camarade de l’armée secrète irlandaise.

    (Pendant l'arrestation, le fugitif est tué. Dans une très belle scène on le voit défendre l'entrée de la maison où il est réfugié. Il est à l'étage et tire sur les policiers qui se ruent dans l'escalier (de bas en haut). Puis se retournant, il tente de fuir par la fenêtre arrière (de haut en bas) alors que, devant lui, la cour se remplit d'hommes armés qui cernent les lieux.)

    Gylo rêvait de payer son passage en Amérique avec les vingt livres de la récompense. Au lieu de ça, cette nuit-là, il erre dans Dublin, semant son argent, passant d'un lieu fermé à un autre, s'échappant sans pouvoir sortir ; la rue elle-même (économe décor !) est close par le brouillard ou par la nuit. Gylo se saoule, va rendre visite au cadavre de son ami, régale toute une troupe de traîne-misère, se laisse emmener au bordel. Chaque billet extirpé de sa poche (et presque chaque pièce qui en tombe) provoque la stupeur ou la frénésie du petit peuple dublinois. A la fin, sans le sou, il est convoqué devant un tribunal clandestin.  Héros et coupable, Gylo a plus d’épaisseur que les personnages "positifs" du drame : sa bonne amie, prostituée, qui cherche à le sauver ou l’officier un peu pâle qui le condamne à mort. Il triomphe d'une certaine manière en mourant : criant à Dieu, dans l'église où il entre criblé de balles, qu'il a obtenu le pardon de la mère de l'homme dont il a causé la mort.