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  • Nielsen, Chostakovitch, Grieg

    Musique de scène pour Peer Gynt, à la salle Pleyel.

    (Ah ! le chœur mélancolique chanté par les plus humbles choses à Peer Gynt, alors qu'il revient, vieux et seul, au pays natal :)

    LES PELOTES
    Nous sommes les pensées que tu devrais avoir eues… Des petites menottes que tu devais nous offrir !
    Nous devions nous élever, voix émouvantes… et il faut que nous roulions, pelotes de fil gris.

    UN BRUISSEMENT DANS L’AIR
    Nous sommes les chansons que tu aurais dû chanter !... Mille fois, tu nous a réprimées et contraintes. Dans le creux de ton cœur, nous sommes restées, attendant… Jamais on n’est venu nous chercher. Qu’il y ait du poison dans ta gorge !

    DES BRINS DE PAILLE BRISEES
    Nous sommes des œuvres que tu devais accomplir. Le doute qui étrangle nous a estropiés et fendus. Au jour suprême, nous arriverons en bandes et annoncerons la chose… et cela suffira pour toi !

    (Ibsen, Peer Gynt – trad. R Boyer)

     

  • Carnaval

    Les Estropiés, de Bruegel, au Louvre. Au dos, un proverbe est inscrit : "Estropiés, que vos affaires s'arrangent !".

    (Je ne pense pas être grand clerc en faisant un lien entre les estropiés du Louvre et un groupe semblable perdu dans la foule qui constitue le Combat de Carnaval et de Carême, au musée de Vienne. Les cinq personnages infirmes sont rangés à peu près de la même façon, sur deux files parallèles et diagonales. On retrouve d'un tableau à l'autre la plupart des habits et accessoires (capes, grelots, couvre-chef, queues de renard) : mais au Louvre, les queues de renard sont devenues presque générales, fixées sur des tuniques, elles-mêmes enfilées par-dessus les vêtements ; et un des infirmes est coiffé d'une mitre : s'agit-il de simulacres d'ornements ou de manteaux, de déguisements  ? (A Vienne, le groupe est en effet situé sur la gauche, du côté de Carnaval et, nous dit-on : les processions de lépreux et d'infirmes étaient, dans cette période, monnaie courante au point d'être prévues par le calendrier ; cependant, les cinq estropiés ne font pas procession, ils sont tournés deci delà, sans direction ni public). La peinture du Louvre est plus tardive  Une cour herbeuse s'est substituée à la grand place de ville "théâtre du monde" ; au point de fuite, une arche donne sur la campagne ; briques et feuillages renvoient immanquablement au paysage flamand ou brabançon   Le détail est devenu le sujet principal : les infirmes suppléent à l'humanité tout entière. Hormis deux qui nous tournent le dos (et n'apparaissent que sous la forme de paquets de hardes), les protagonistes sont fortement individualisés : les plus proches se dressent sur leurs béquilles et, plutôt que de se battre, semblent se chamailler comme des enfants ; sans pieds, ils s'attaquent avec leurs jambards, qui tiennent lieu de sabots. Derrière eux, un autre se retourne et son cri s'adresse peut-être à eux. Il attire leur attention, comme la nôtre, vers un nouveau personnage, à l'arrière-plan. Ce dernier, extérieur et mal caractérisé (sinon qu'il est ingambe et tient dans la main une sorte d'écuelle) n'existait pas dans la version antérieure. Il quitte la scène emportant ou apportant quelque pitance. Nos estropiés vont-ils sortir de leur querelle ou du marasme pour le suivre ?)

  • Schubert

    Schwanengesang, Salle Pleyel.

    (Une parole retentit dans toute la suite des lieder de ce cycle qui n'en est pas un, malgré le disparate des poètes, des humeurs, des climats et des circonstances ; son chant profère avec la même force magique des mots quelquefois banals quelquefois fatidiques. Seule l'ultime pièce a été rejetée après les applaudissements, en bis et en guise d'apostille : sie heisst -- die Sehnsucht ! Le souffle s'approfondit à mesure qu'il coule plus lentement, et touche au silence (qu'il met en mouvement, selon sa pente). La voix trouve son origine à la fin, dans le cauchemar lucide du Doppelgänger ; les fragments antérieurs s'y engloutissent à rebours. Le temps dédouble l'être : le présent s'immobilise, paralysé et pris de vertige, devant des souvenirs béants. Exils, nuits illunées, amours passées, la ville, au loin, et l'automne intercalaire. Leur âme expirée fait trembler la phrase : so manche Nacht, in alter Zeit !).

  • Cavalleria Rusticana, Pagliacci

    A l'opéra de Bastille.

    (Les deux oeuvres forment un étrange attelage : pourquoi a-t-on décidé depuis des lustres qu'elles allaient ensemble ? La première fait penser au folklore inventé des chansons populaires ; la seconde bénéficie de toutes les innovations de la modernité fin-de-siècle, tant à l'orchestre que dans le livret. Et comment ne pas être ému par les efforts condamnés de Nedda pour continuer la farce, ses pirouettes et ses arlequinades alors que son mari a déjà sorti le couteau qui va frapper, perçant le costume de scène, la femme réelle -- ou, plus exactement, située à un degré inférieur dans l'ordre de la représentation gigogne ?)

  • Debussy, Szymanowski, Scriabine

    Concert, salle Pleyel.

    (Après les sublimes et fort pelléassiens Nocturnes de Debussy, deux oeuvres que je ne connais guère ou pas du tout et dont je ne me souviens déjà plus beaucoup : le Poème de l'extase de Scriabine me fait l'effet d'une compilation des climax de Tristan et Isolde, ce n'est pas ce qu'il y a de plus exaltant.)

  • Encore Arabella

    Je lis Yvette de Maupassant.

    Servigny amène son ami Saval chez la marquise Obardi. Qui est cette marquise ?

    "Une parvenue, une rastaquouère, une drôlesse charmante, sortie on ne sait d'où, apparue un jour, on ne sait comment, dans le monde des aventuriers, et sachant y faire figure. (...) Moi, je vais surtout dans la maison pour la fille. (...) Une merveille, mon cher. C'est aujourd'hui la principale attraction de cette caverne. Grande, magnifique, mûre à point, dix-huit ans, aussi blonde que sa mère est brune, toujours joyeuse, toujours prête pour les fêtes, toujours riant à pleine bouche et dansant à corps perdu. Qui l'aura ? ou qui l'a eue ? On ne sait pas. Nous sommes dix qui attendons, qui espérons. 
    Une fille comme ça, entre les mains d'une femme comme la marquise, c'est une fortune. (...)
    Cette fille, Yvette, me déconcerte absolument, d'ailleurs. C'est un mystère. Si elle n'est pas le monstre d'astuce et de perversité le plus complet que j'aie jamais vu, elle est certes le phénomène d'innocence le plus fameux qu'on puisse trouver (...)"

    Voici que la lecture de ces phrases fait se lever devant moi le fantôme d'une autre jeune fille, création géminée de Hofmannsthal : l'Arabella d'Arabella (qui a comme Yvette une belle série des prétendants) et celle de Lucidor (mélange bizarre, comme l'autre, de dévergondage et de froideur, figure du dédoublement, ici figuré, là réel).

    La marquise a loué une maison à Bougival où elle invite Servigny et Saval. Servigny poursuit la fille et Saval couche avec la mère. Ce soir-là Servigny emmène Yvette se promener sur une île de la Seine (Maupassant n'est jamais meilleur que lorsqu'il vient hanter ces rives). Mais les tentatives du jeune homme échouent et la scène se termine par une sorte de moderne métamorphose.

    Elle glissa entre ses bras par une rapide ondulation de tout le corps, plongea le long de sa poitrine, et, sortie vivement de son étreinte, elle disparut dans l'ombre avec un grand froissement de jupes, pareil au bruit d'un oiseau qui s'envole.

     

     

  • Mars

    Le Mois de mars, de Francesco del Cossa au palais Schifanoia.

    (Chaque visite du palais Schifanoia est l’occasion d’un nouvel engouement pour l’art de Francesco del Cossa. Mais l’œuvre est si rare et dispersé qu’on sait déjà que cet enthousiasme manquera ailleurs d’aliment ; à l’exception de la Vierge du musée de Bologne, il ne restera pour le soutenir, en attendant d’y retourner, que le souvenir des fresques de Ferrare. Les murs peints sont divisés en trois bandes horizontales et de largeurs différentes. Les scènes historiques occupent la plus grande, en bas. Dans cette partie, la représentation coagule en un seul espace, impossible, des éléments disparates. Chaque vue forme un ensemble proportionné bâti selon les règles, mais on passe de l’une à l’autre par des parcours ou des trouées fantastiques. Au premier plan la cour de Borso d’Este s’assemble pour une audience ; et, au fond,  les mêmes vont à cheval, représentés en bloc et de profil comme sur une médaille ; ils courent un lièvre et leur chevauchée les amène tout droit dans le vide, alors qu’ils s’avancent sur un promontoire au dessus du palais d’où ils sont sortis. A gauche une scène de travaux aux champs, autonome comme ces petits théâtres réalistes taillés dans le paysage à l’arrière-plan des tableaux de Mantegna. Mais l’atmosphère ici est plus sensible. Des paysans travaillent dans une treille à élaguer la vigne ; l’étendue est fermée par une rangée de maisons ;  la terre est sombre mais l’air froid de mars donne aux blancs un éclat qui accorde les vêtements des paysans, la nuée des colombes autour du pertuis du colombier et le croissant de lune mangé par le ciel bleu ; leur luminosité particulière fait penser à la neige (là-bas, au dehors) qui s’attarde en ce début du printemps sur les sommets des Apennins. )