Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Diversion

  • La Sibylle

    (dans un genre qui n'est pas le mien)

    On raconte qu’un jour Apollon accorda à la Sibylle, pour la séduire, la réalisation d’un souhait. La Sibylle ramassant une poignée de terre demanda au dieu la grâce d’autant d’années de vie qu’il y avait de grains dans cette poussière. Mais elle oublia d’inclure dans son vœu la jeunesse perpétuelle. À l’époque d’Auguste, des siècles avaient passé et elle vivait toujours : on pouvait la voir rapetissée et desséchée par le temps, à Cumes, pendue dans une fiole de verre. Et quand des enfants lui demandaient : Sibylle ! Sibylle ! que veux-tu ? Elle répondait de sa voix brisée : Je veux mourir.


    Oh, mon amie, ne cherche pas l’amour des immortels ! Les mortels ne gagnent rien à frayer avec les dieux. Que la mer seule aille avec le soleil, éternellement. Sur la plage où juillet nous assigne, aimons-nous selon l’heure. Oublie la folle demande de la Sibylle et laisse couler entre tes doigts la fatale poignée. S’il en reste quelque chose, collé par la sueur, je l’essuierai d’une main légère. Aux myriades amenuisées dans le sable, je préfère le grain nu de ta peau.

  • Rhin et Meuse

    Que le soleil peigne d'hyacinthe et d'or les nuages noirs, cela est bien beau mais n'égale pas en grandeur le spectacle au couchant des bouches du Rhin et de la Meuse : le crépuscule des eaux froides dans le froid soir d'automne quand, roulant son corps dans le sable, le fleuve Python a étreint l'estuaire Laocoon et que l'Hydre aux dix têtes coupées enfouissant dans l'invisible son incapacité à voir plonge dans la Mer du Nord ! (doutons qu'elle meure, alors que sous les gorges décapitées continue à battre l'infime pulsation des flots).

  • Souvenir d'avant-printemps

    Nous avons roulé le long des bois grand ouverts, sous les feuillages manquants. C'est le moment de l'avant-printemps. Mille petites fleurs blanches ont éclos dans les sous-bois auxquels encore, pour un temps, brièvement, la lumière accède. Cependant au loin on regarde flotter, immobile autour des branches nues, une brume d'elles toujours détachée, feuilles futures, qui trouble et bleuit le dessin, épaissit le trait. Un fantôme prend corps. Je me souviens des feux qu'on faisait autrefois dans le jardin à la fin de l'hiver ; on brûlait les dépouilles de la saison passée, brindilles et feuilles mortes. La fumée, que je voyais bleue à contre-jour, montait dans les branches de l'arbre en fleur.

  • Lire, l'été

    Je lis allongé ce soir sous la fenêtre ouverte ; et, si je lève les yeux, je vois dehors un carré du ciel tranquille. L'été y vogue lentement avec quelques nuages bleus, presque arrêtés. M'interrompant décidément, je pourrais méditer sur ces trois chambres emboîtées : la chambre de l’œil, la chambre réelle qu'est la pièce où je suis et, au-delà, la chambre du monde ; et je ne sais quelle preuve, quelle conclusion de commensurabilité ou d'incongruité, sortira de la considération de ces espaces gigognes. Si je rêvasse assez longtemps le crépuscule tournera au noir et les constellations apparaissant offriront une vision négative, illisible et cosmique de la page que je tiens debout sur mon ventre. Non — à Paris, on ne voit guère les étoiles.

  • Etale

    Depuis longtemps, l'espace a nivelé l'étendue ; les cieux renversés reposent dans la plaine comme, sous la surface d'une mer étale, les profondeurs de l'océan.  Les fleuves et leurs rives s'égalent à la seule altitude zéro. Leurs dessins conjugués errent et zigzaguent librement. Au petit matin, la terre éteinte par l'éclat des eaux, l'estuaire est tout le pays. Du côté du soleil, les cataractes du levant soulèvent de brillantes nuées ; sous leur pied les affluents mineurs s'abouchent à la lumière ;  et la clarté de miroir qui sourd à l'horizon, coulant par nulle pente, remplit les bassins et les canaux jusqu'au milieu des champs. 

  • Peu d'épaisseur

    Le pays est sans épaisseur ;  ses lanières, ses attaches et ses palmes sont découpées dans une simple pellicule de matière hétérogène et liée ; un filet a été jeté sur les eaux et flotte, et on s'attend à voir tout cela : champs et usines, serres et immeubles danser comme un bouchon au passage d'une grosse péniche ou d'un porte-conteneurs. Ou un brusque appel de la corde immergée entraînera par dessous le pays au fond de l'eau.

  • Ville

    On survole la mer. Par une trouée, dans les nuages, la ville apparaît. Les constructions couvrent toute l'aire plane d'un estuaire, suivant la ligne des rives et du rivage. Elles sont, sans doute, plantées dans le sable des alluvions que le fleuve a déposées, à l'intérieur d'une courbe idéale qui partie de l'embouchure s'arrondit vers le nord et vers le sud. (C'est la seule explication imaginable d'un dessin si régulier). En-deçà, elles s'arrangent au hasard comme un campement de toile dans la plaine. Mais la merveille tient d'abord à leur architecture, faite de la juxtaposition de mille parcelles de verre que n'entrecoupent aucune rue aucune place visibles. Peut-être les façades et les toitures sont-elles entièrement vitrées, ainsi que les avenues et les esplanades. Le degré d'inclinaison de chaque volume explique la gradation des teintes, selon l'incidence de la lumière : du gris fumé au blanc, de l'extinction à l'éclat. Ou bien ce serait l'épaisseur des feuillets superposés dans la profondeur transparente. Cependant les lueurs palpitent ; la ville bat comme un panneau dans un courant d'air et ses reflets ressemblent à des vagues au soleil.