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  • Ariodante

    Au Théâtre des Champs-Elysées.

    Je suis sûr d'avoir assisté une fois déjà à une représentation d'Ariodante (en 2001 ?) et pourtant j'avais oublié Scherza infida, le grand air du rôle-titre (justement célèbre, qui justifierait à lui seul qu'on fasse entendre l'oeuvre).

    Les actes se terminent par des ballets (pas fameux, sans doute, comparés à ceux-là) ; les choeurs interviennent sans laisser grand souvenir ; mais ce sont les airs qui font la matière de l'opéra. Au deuxième acte, le malheur frappe et renverse le joie initiale : la voix du méchant jubile dans sa noirceur (Si l'inganno sortisce felice), le coeur manque à l'héroïne sans qu'elle sache encore pourquoi (Mi palpita il core). Dupé par l'infâme Polinesso, Ariodante croit que Ginevra le trompe ; il veut se tuer, on l'empêche ; il chante (car après que le récitatif a réalisé brièvement quelques manipulations dramatiques, la durée s'ouvre pour que se déploie, dans un air, le résultat de l'opération sur l'âme ou le caractère du personnage) et :

    Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes

    Il fait nuit ; la pénombre a rendu possible la mystification, est-ce une illusion de croire qu'elle parvient aussi, alors, à fondre la noire ironie et la plaintive tristesse, le désespoir et la douceur, les élancements et les larmes ?

  • Haydn, Stifter

    Je note aujourd'hui seulement quelque chose qui m'a frappé cet été à Lausanne : que le premier mouvement de la symphonie dite des "Adieux" de Haydn me rappelait le Nachsommer de Stifter, à la fois la mélancolie et la transparence de l'air en automne. (Ph Jaccottet - Observations II).

    Pas moyen de l'écouter ce soir ; le morceau n'est pas même dans la radio Haydn de Zvezdoliki.

    (Pour moi, l'ai-je déjà dit ? c'est à la musique de Bruckner que sont associés la prose monotone, grandiose et presque naïve de Stifter, ses vastes paysages et la lumière d'arrière-été qui les envahit parfois : mélancolie, transparence de l'air mais aussi royauté d'automne, tardive et mesurée, après les épreuves terminées, quand les tentures carminées se relèvent sur les maisons.)

  • U

    Au cinéma, Pushover de Richard Quine.

    Le bâtiment (lieu principal de l'intrigue) a la forme d'un U (le plan apparaît quelquefois, punaisé au mur). C'est donc depuis un appartement situé dans le même immeuble, au même étage, que les policiers épient les fenêtres de la femme qu'ils surveillent. Les guetteurs et l'appât risquent à tout moment de se croiser dans les couloirs ou l'ascenseur (ce qui, soit dit en passant, rend passablement absurde le fait qu'on demande au même policier de surveiller et de séduire la dame). Les dernières nuits tout se resserre autour de ce dispositif (la planque, l'appartement d'en face, celui de la voisine, les couloirs, les escaliers de service, la terrasse de l'immeuble, les voitures garées en bas), à l'exception de quelques plages presque vides de filature quand la femme s'absente et roule longuement dans la ville (Kim Novak comme dans Vertigo ?). Le héros malheureux (le policier qui trahit) a beau connaître toutes les cases, il ne réussit pas à sortir du piège décrit : victime de faibles décalages, pris à l'endroit où il ne devait pas être, absent quand il fallait être là, vu quand il se voulait invisible. L'accumulation des hasards le condamnent progressivement, irrémédiablement à mourir : abattu en pleine rue ("comme un chien") sous le regard de la femme qu'il aime, qui ne dit mot.