(Le marchand d'eau, de Velazquez, récupéré dans les bagages de Pepe Botella par Welligton et exposé dans sa demeure londonienne de Apsley House). Je ne sais pas s'il faut chercher des équivalences entre les céramiques au premier plan et les personnages qui se tiennent juste derrière elles : d'un côté le marchand d'eau dans son ample manteau ; de l'autre le garçon au col froissé. (La tête du premier, veillie et recuite, évoque bien davantage la puissance du soleil que les pouvoirs de l'eau ! Le second est d'une porcelaine plus fine.) Quelques gouttes d'eau coulent sur la panse du récipient (un peu de l'eau précieuse a été renversée) et font la preuve de l'habileté du peintre. On trouve ailleurs chez lui des natures mortes de terre cuite (par exemple au pied de Bacchus dans Los borrachos) et elles sont l'occasion de démontrer une maîtrise suprême dans la représentation des matières (notamment les glaçures, où la surface devient brillante : comme un emblème de la touche du peintre qui rend liquide, aérienne, lumineuse, l'argile mate de la peinture).
-
-
images
On croirait que ces images sont ce qu'il y a de plus fugace au monde, mais l'espace d'un instant, la vie tout entière se dissout en elles ; elles seules demeurent sur le chemin de notre vie dont on dirait qu'il n'a progressé que de l'une à l'autre d'entre elles...
(Musil, cité dans Une Transaction secrète par Jaccottet).
-
Triomphe
A Hampton Court, le Triomphe de César de Mantegna. Il y a ici (je crois) tout un savoir d'archéologue et d'humaniste qui explique le choix et le dessin des accessoires, l'organisation du cortège, les vêtements, les armes, les architectures : bric-à-brac rêvé ou copié selon les témoignages et les vestiges de la civilisation romaine (les bas-reliefs de l'Arc de Titus à Rome ?)... Mais ce qui frappe d'abord c'est l'aspect fantastique de ce monde dressé sur des piques au-dessus des porteurs (groupés en fonction de leur charge), vision d'impesanteur, effloraison sans ordre d'objets hissés malgré leur poids dans le ciel italien, comme le déménagement d'une fourmilière, un pillage, un envol extraordinaire pour la migration ou l'essaimage, une semaison ; en l'air : pavillons des trompettes, flambeaux, oriflammes, lares, bannières peintes, statues, trophées, lances, cuirasses, casques, armes de siège, vases, enseignes, musiques, bustes et feux... au-dessus des rangs rivés au sol, une garde-robe d'acrobate. -
ombres
Les cartons de Raphaël (il s'agit, comme on sait, de modèles pour des tapisseries commandées par le pape et destinées à la Chapelle Sixtine) ont été transférés au dix-neuvième siècle du château de Hampton Court au Victoria & Albert Museum. Les panneaux sont présentés dans une très grande salle ; des soucis de conservation imposent une lumière assez basse ; des vitres protègent le papier en y apposant des reflets. En l'état, il est bien plus difficile d'en apprécier les détails qu'on ne peut le faire, par exemple, sur des reproductions. Dans la Remise des clés, la subtilité du paysage est invérifiable, dérobée. C'est peut-être la pénombre qui accroît le poids des figures et rend plus sourdes et plus intenses les couleurs, sous le verre : je pense à la Pêche miraculeuse, à l'emphase des gestes, au bleu profond du lac comme le plomb qui semble charger le filet des pêcheurs. Telle qu'elle apparaît, leur manière s'éloigne de la clarté et de la grâce d'autres oeuvres de Raphaël (comme les Stanze du Vatican), favorisant la puissance, voulant, nous dit-on, rivaliser avec la couleur et les corps des peintures de Michel-Ange (qu'elles devaient côtoyer). (Mais c'est plutôt les fresques de Masaccio que rappelle la Prédication de Saint Paul, ses groupes de figures massives, l'autorité donnée au personnage prééminent qui, par son attitude, ouvre et ordonne l'espace, commande le mouvement et définit la perspective.)
-
dôme
On nous fait entrer mais, au premier palier de l'escalier intérieur, je me retrouve dehors : la maison est retournée comme un gant et ses pièces se déploient à ciel ouvert. C'est une île, une arche au-dessus de la ville, un dôme surbaissé où l'on marche. Elle est couronnée d'arcs et de pinacles ; elle fait penser à un chef d'oeuvre d'orfèvre ou de ferronnerie agrandi aux dimensions d'un palais ; les frises, les corniches, les parois sont en fer. Côte à côte, le gigantesque et le minuscule. (Je me penche ; tout à l'heure j'arracherai pour la mettre dans ma poche un détail d'une guirlande : une figurine en train de se desceller). Il y a une ou plusieurs cloches énormes en contrebas, vers le bord de la terrasse. Le battant, extérieur, vole dans les airs, risque d'assommer les visiteurs. Sa course, suspendue je ne sais où, tourne des boucles, vient heurter le métal. Un seul coup fait trembler les fondations. Tout l'édifice retentit. J'ai dans la main l'osselet que j'ai ramassé. Le petit ornement est l'image d'un nouveau-né, couché, qui tend les bras, comme l'Enfant dans la Crèche. (Mais l'enfant, cela est assuré, représente Dionysos).