C'est le printemps des "Îles Lofoten". La terre en désordre est encore moitié couverte de plaques de neige, selon les hasards du relief qui ne connaît ni plaines ni fortes pentes. Le reste est à découvert et montre les pelouses de l'an passé ou le sol dégelé et noir. A l'horizon l'archipel est fait de terres de toutes les tailles sans que nulle part n'apparaisse la pleine mer. Dans ce paysage de nature, une usine immense se dresse seule au bord de l'eau, surmontée de deux tours cheminées bleuies par l'éloignement. Un peuple, comme des touristes jamais en repos, parcourt les routes tout en montées et en descentes. Ils débarquent de véhicules divers, rembarquent. Ils s'avancent sur les chemins qui vont au rivage. Une jetée en bois rejoint comme un rayon le centre d'un cratère que remplit un lac sombre. Ils se croisent sans s'arrêter ni dévier. Ils ne se regroupent pas, ils ne se suivent pas. Comme eux, les saisons, les époques. C'est un jardin d'enfance, une poignée de groseilles. Une bouche happe les fruits, que la langue presse et fait éclater. Ne reste de la grappe, dans la main, que l'armature solide et légère.
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Katerina Ismaïlova
L'humanité se perd dans la bêtise mécanique (l'emballement des marches, le halètement aigrelet de la convoitise, le dandinement vulgaire de Boris qui réclame champignons et galettes de sarrasin), dans les ritournelles parodiques (les chants de séduction de Sergueï), stridentes, stériles. Mais il en est autrement quand le drame finit, sur la route du bagne ; les prisonniers marchent dans la plaine immense. C'est la conclusion et l'image des vies qu'ils ont menées : la lente étendue semblable au long ennui, la souffrance comme l'écrasante pesanteur des corps, la mort sordide, toute proche, au bord du chemin. La musique comprend ce monotone accablement qui sourd au plus bas des cordes et des cuivres. Quand Katia aime, le lourd courant se charge d'amour ; ainsi dans l'interlude retentissant entre les quatrième et cinquième tableaux. La joie y est une pierre pesante, comme le choeur des noces de Katia et de Sergueï (où pourtant la mariée est belle comme le soleil). Mais caché dans le chant ployé, il y a sans doute le meilleur de l'être, une eau du fond de l'eau, épurée, mystérieuse, amie avec le soir ou le lac aux eaux noires.
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La Juive
Pas mécontent d'avoir découvert, sans trop d'ennui, un fleuron du Grand Opéra tel que le dix-neuvième siècle français l'a aimé. S'il est possible, dans ces conditions, d'en dire quelques mots, les voici. Le livret n'est pas fameux, additionne les scènes à effets et abuse de l'adjectif tutélaire. Les personnages sont souvent sacrifiés au goût de la pompe et des rebondissements ; et la musique avec, qui, dans les grandes scènes dramatiques, se réduit à des redoublements de stupeur ou d'effroi. Le premier acte ou la fin du troisième étaient, pour ces raisons, les passages les plus faibles. Les ensembles et les choeurs correspondants sont laids (je ne pense pas que ce soit la faute des interprètes). Les situations annoncent quelque fois Wagner (Par exemple : une grande scène de malédiction ; une maison plongée dans l'obscurité ; Rachel dénonçant Léopold telle Brünnhilde à la cour des Gibichung - mais la musique ne suit pas). Il y a des airs pareils à des succès de la chanson (Rachel quand du seigneur). Le chant le plus remarquable était celui de la Princesse Eudoxie : notamment sa joie pleine de vocalises au deuxième acte - le meilleur - quand elle vient acheter un collier chez Eleazar (Lorsqu'elle ouvre le coffret, on s'attend presque à la voir entonner l'Air des bijoux). Au début de l'acte suivant, la rencontre entre Rachel et Eudoxie avait quelque chose d'une scène de Balzac (la femme du peuple et la princesse ; la brune et la blonde ; la feinte humilité de l'une, l'indifférente compassion de l'autre... les lignes vocales rendaient bien la conversation brillante, l'affrontement d'instinct des deux rivales).
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Mahler
A la Salle Pleyel.
Le meilleur moment, ç'a été après un petit quart d'heure, quand tout l'orchestre, au bout d'un assaut de la grande marche funèbre, est pris d'une crise de bégaiement titanesque ; la centaine d'instruments frappe à l'unisson les mêmes syllabes ; le chef retient longtemps et avec autorité l'éternuement cosmique, magnifiant la tension entre la musique déjà écrite et la musique en train de se faire... et puis la pression retombe, le fil se perd (Il y aura d'autres tentatives de ce genre, moins réussies ; comme ce grand crescendo de percussions dans le finale, qui nuit à la progression du drame).
(Mais les sonorités étaient splendides et, en certains passages heureux, la musique, ralentie et voilée, s'éloignait et laissait le temps de rêver aux violons vibrant derrière les collines).