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  • Souvenir de Ferrare

    Immortalisée par Giuseppe Carducci et par Gabrielle D'Annunzio, cette rue de Ferrare est si connue des amoureux de l'art et de la poésie du monde entier que toute description en est superflue. Nous sommes, comme on le sait, exactement au coeur de cette partie nord de la ville qui fut ajoutée sous la Renaissance à l'exigu bourg médiéval et qui, précisément à cause de cela, s'appelle l'Addizione Erculea. Vaste, droit comme une épée depuis le château jusqu'au rempart, bordé sur toutes sa longueur par les brunes masses de demeures patriciennes, avec sa lointaine et sublime toile de fond de rouge brique, de vert végétal et de ciel, qui semble vraiment conduire à l'infini : le Corso Ercole I d'Este (...).
    (Bassani - Le Jardin des Finzi-Contini, trad. M Arnaud)

     Une épée, en effet, mais la pointe est dans les arbres : les moyens ont manqué pour bâtir la rue neuve sur toute sa longueur (la ville nouvelle est pleine de vide) et l'extrémité est plantée de peupliers qui terminent la perspective, comme au théâtre une toile peinte continue le décor selon les lignes de fuite (et un comédien va heurter là-bas la paroi ou les nuages peints ; les pierres et le ciel tremblent comme le feuillage sous le vent) ; ou bien, la suite des palais et des arbres représentent Apollon et Daphné et le point de rencontre dans l'éloignement figure le moment où le dieu rejoint la nymphe et l'étreignant la perd.

  • Réveillon

    Corot, Le matin.

    Dans le langage des ateliers, on appelait "réveillon" le petit point rouge apposé par le peintre pour allumer un fond endormi. Corot, dans ses paysages, fut le maître des réveillons.
    (Jean Clair, Discours de réception à l'Académie française).

  • Schubert

    A l'auditorium du musée d'Orsay.

    (Un livret qui contient le texte et la traduction des lieder est distribué à l'entrée. Au tout début du concert, on demande au public d'en tourner les pages avec précaution pour ne pas déranger la musique par des froissements continuels ; et l'audience se conforme à peu près à la consigne. En revanche rien n'est fait pour régler le ronflement des projecteurs et la négligence jure avec le soin apporté aux matériaux et à l'acoustique de la salle).

    Les deux parties du Chant du cygne de Schubert sont séparées par une entracte et quelques lieder supplémentaires, insérés à la fin du premier groupe.

    Le naturel de la voix est extraordinaire. Elle évolue, sans rupture, du ton de la conversation (à l'échelle des petites dimensions de l'auditorium) à de véritable coups de semonce en atteignant les points culminants des poèmes. Le souffle et le timbre sont les mêmes (Ni la voix ni l'air ne gardent la trace de l'ébranlement qui vient de les traverser). La cohérence du chant est ainsi à la mesure du disparate des pièces : passant de "l'horreur lucide" du Double de Heine à la sentimentalité un peu niaise du Pigeon voyageur de Seidl.

  • Jephta

    Salle Pleyel.

    Jephté a fait le voeu, s'il obtenait la victoire, de donner à Dieu ou bien d'offrir en sacrifice cela ou celui-là qui en premier, à son retour de la bataille, paraîtrait devant lui : bien évidemment (la promesse et la circonstance se confondent, l'une est l'avers de l'autre), le moment venu, c'est son unique fille qui l'accueille. O douleur ! La mère et l'amant se révoltent, le père se désole. Mais la fille ne se dérobe pas :

    Mon père, commandez : vous serez obéi

    L'action pourrait s'arrêter là, à cette fin de l'acte 2, et la suite, qui voit la promesse dénouée et la jeune fille sauvée, ne semble qu'une fausse solution, une rémission mensongère.

    Alors Jephté, accablé, accepte le sacrifice dans un long récitatif où les mots finissent par manquer : I can no more. Le choeur prend la parole How dark, O Lord, are Thy decrees et termine son triste commentaire en reportant à la maxime "Whatever is, is right." La phrase, répétée, commence par le désarroi du "Whatever is" jeté aux ténèbres  ; à quoi répond l'assurance du bref "is right". Mais la certitude a quelque chose de sinistre et sa solidité le poids d'un coup porté à la nuque.