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  • Armide

    Armide, de Lully, au Théâtre des Champs-Elysées.

    Etait-ce la musique elle-même, la façon dont elle était jouée ou un effet de la mise en scène ? j'ai trouvé langoureux et presque mélancoliques les divertissements galants, les enchantements qui bercent Renaud, la ronde des Plaisirs ou la Passacaille. Les chansons parlent de jeunesse et du printemps mais la lumière jaune et horizontale figure l'automne du sentiment. A la fin Renaud congédie les Plaisirs et ceux-ci viennent s'incliner devant lui comme la Joie de l'Ode à la Mélancolie, whose hand is ever at his lips bidding adieu.

    L'amour d'Armide s'exprime par l'inquiétude et par le pressentiment funeste : Armide craint d'abord d'aimer puis elle craint d'être abandonnée ; elle est seule, Renaud est endormi ou envoûté par ses soins, et son malheur semble l'effet de ses propres paroles sans réponse. Trop lucide, elle ne peut être la dupe de ses enchantements et la Haine convoquée des Enfers est impuissante à la guérir de son inclination. Dans cette belle scène, pour finir, la Haine et tous les démons, à sa suite, s'éloignent d'elle et le baiser qu'ils lui donnent est comme une morsure.

  • The road, de McCarthy

    Un père et son fils, "seuls au monde", rescapés d'une catastrophe, échappent à la faim, au froid et à des prédateurs féroces. Il y a les éléments d'une robinsonnade moderne : on survit sur une terre inhospitalière par l'astuce et par la prudence et grâce à quelques objets de récupération, le bois flotté, les rares biens et provisions soustraits au désastre ; on échappe de peu aux cannibales ;  sur le point de mourir de faim, on est sauvé encore par une cargaison miraculeuse ou bien c'est une épave sur le rivage qu'on explore...

    Mais, ici, ce n'est pas un navire, c'est le monde qui a fait naufrage. L'île déserte est notre terre calcinée, après l'apocalypse, couverte de cendres. Le soleil disparaît sous les nuées perpétuelles. La nuit est absolument noire. Les villes ont presque toutes brûlé. Le réseau des routes est demeuré intact mais hanté par des maraudeurs qui se nourrissent de chair humaine (contrairement à toute la faune et à toute la flore, l'humanité est très longue à mourir). Il s'agit d'un temps qui "donne raison à tous les prophètes".

    Mais il manque au roman ce qui fait la force du Robinson Crusoe: quoi qu'il en ait, Robinson habite son île et s'en arrange ; ici les deux personnages paraissent trop souvent les hôtes passagers d'une vision ou d'un cauchemar (le petit garçon toujours terrifié et le père enclin à mourir pour terminer le mauvais rêve).

  • Mahler

    Salle Pleyel, troisième symphonie de Mahler.

    Au moment des saluts, le chef fait entrer un instrumentiste qui jusque-là était resté dissimulé. Comme la montagne accouche d'une souris (et, certes, les derniers moments, martelés par les timbales, étaient dignes de ce travail-là), le musicien apporte au sein de l'énorme orchestre un jouet intermédiaire entre la trompette et le cor et qui tient sur l'avant-bras. Ce nouveau-né chétif a donné de la voix avant d'apparaître ; il intervient depuis les coulisses dans le troisième mouvement. Le cuivre caché (et dont je ne sais pas le nom) ajoute alors aux timbres apparents une sonorité proche et distincte. Lumière d'avant l'aube, elle flotte comme un halo avec tous les éclats et les reflets déjà visibles. Elle ajoute à leurs couleurs, à leur foisonnement joyeux, le sentiment d'une unité dont tous émanent.