Parmi les collections du Musée des Beaux-arts de Lille, l'Amateur retient justement le tableau de Courbet : l'Après-dîner à Ornans. L'heure n'a rien de spectaculaire : c'est la fin d'un repas familier entre amis. Sur la table, on devine, malgré l'obscurcissement, des verres vides, des bouteilles, peut-être du pain et des fruits. La conversation s'est tue ; les chaises ont été un peu reculées ; un des convives est allé s'asseoir à peine plus loin ; chacun s'abandonne à sa pente. Le plus vieux pique du nez (un chien dort sous une chaise). Un autre, qui nous tourne le dos, allume sa pipe avec un brandon pris dans la cheminée. Un troisième joue du violon : ressortant dans le demi-jour, son visage et ses mains attentifs se rejoignent autour de l'instrument. Un quatrième l'écoute (du moins son regard le laisse croire) rêveusement, accoudé, le poing sur la joue. Nulle révélation dans ce Repas à Emmaüs profane, aucune présence miraculeuse que celle de la peinture qui tient ensemble le petit groupe avant qu'il se sépare, dans la réunion sans paroles avec la musique, l'ombre et la rêverie. Le peintre, invisible, s'y inclut en la représentant ; c'est peut-être son verre qui a laissé une trace sur la nappe.
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Partage de midi
(Sur les bons conseils de Philippe[s]) à la Comédie française.
- Mesa, je suis Ysé, c'est moi.
La phrase d'Ysé et le long silence qui la précède rappellent le sommet d'un autre acte 1 : le premier (et très bref) duo d'amour entre Tristan et Isolde dans Wagner (suspens de la musique et les deux noms seulement échangés : - Tristan - Isolde). A l'agitation de la joute et des jeux succède le moment de la reconnaissance et de l'aveu. Le flot précipité des répliques, chargés de mots, de cris et d'images, laisse la place à la tautologie de l'évidence ; les quelques syllabes forment un bloc que cimentent le chiasme et l'allitération (Mesa / c'est moi ; je suis / Ysé) et les deux noms s'unissent.
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Carmen
Au Châtelet.
C'est, pour ainsi dire, la première fois que j'entends Carmen. Jusqu'à l'air d'Escamillo, inclus, difficile d'échapper à l'impression d'assister à un pot-pourri des grands succès de l'opéra (comme ces histoires trop fameuses, dont la version d'origine, quand on y revient, semble un abrégé) : mais ce n'est pas chanté en syldave, on comprend ce que les personnages disent (en particulier les choeurs).
Enfin, après Toréador, je commence à suivre l'intrigue : un mois a passé depuis la Habanera (j'aime ces grands espaces de temps qui séparent les actes). La gitane danse et chante pour le soldat, quand la retraite sonne : le soldat veut partir. Il est pourtant très sincèrement amoureux : - non tu ne m'aimes pas. (Pas d'accomodements, pas de demi-mesure, le drame est lancé).