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  • Ne murmure point d'eau que ne verse ma flûte

    [Le concert champêtre] 

    La première femme penche la carafe qu'elle tient au-dessus du bassin sans verser l'eau vue à travers le cristal (tandis que dans le paysage au fond brille le front d'une cascade). La seconde femme n'approche pas la flûte de ses lèvres (pendant que, devant elle, le musicien presse les cordes de son instrument). Quasi invisibles, nues ; sonores presque, silencieuses.

  • Départ

    [Pélerinage à l'île de Cythère, de Watteau] 

    Les trois premiers couples semblent un seul, le même à trois moments successifs : l'homme agenouillé parle à sa compagne assise et recueillie ; debout, il l'aide à se relever ; ils s'en vont mais la femme s'attarde et contemple l'abri qu'ils quittent sous les arbres, la statue où est passé un carquois plein de flèches, l'enfant à son pied. Tout le cortège est un seul mouvement de droite à gauche (le sens du retour, contraire de la lecture) sur le chemin qui va de la divinité en forme de terme jusqu'à la barque dorée pilotée par deux nochers nus. Réticents, las, comblés, galants, avec leur longue canne de pélerins, ils descendent ensemble ; mais chacun diffère dans la pose que lui donnent à l'instant son caractère et son humeur. J'aime particulièrement (et je reviens souvent voir) l'homme en habit bleu brillant, à l'arrière-plan, au centre. Il se redresse, gonfle la poitrine, penche la tête ; il exulte, tourné vers la femme qui lui a pris le bras et lève le visage vers lui, contre son épaule.

  • Traces

    Une vie normale laisse derrière elle moins de traces qu'une vie de clandestin, délibérément cachée, délibérément dissimulée sous de faux noms et de faux vêtements.

    (Chalamov, La Médaille d'or, in La Résurrection du Mélèze (Les Récits de la Kolyma) - trad. S Benech)

  • Vue de Haarlem

    Le jour s'est levé, les champs s'éteignent. Chaque parcelle, blanche comme givre, est une une serre qui s'allume la nuit formant une plaque de lueurs orange. Au-delà, la plaine basse, les hauts nuages, la tache claire projetée par le soleil rappellent le paysage de Ruisdael.

  • Marte e Amor

    La dame chante. J'entends Marte ou Amor ! Malheureusement le texte n'a pas été distribué avec le programme. Privées de sens, l'émotion et la beauté demeurent insaisissables, impossibles à retenir. Les airs qui suivent sont curieusement languissants pour de la musique à danser. L'extravagance est bien davantage dans la forme ou le nom des instruments (chitarrone, sacqueboute), qui semblent venir d'un tableau du Valentin ou bien d'un passage des Mémoires du Cardinal de Retz :

    Noirmoutier, qui avait été fait la veille lieutenant général, sortit avec cinq cents chevaux de Paris pour pousser les escarmoucheurs des troupes que nous appelions du Mazarin, qui venaient faire le coup de pistolet dans les faubourgs. Comme il revint descendre à l'Hôtel de Ville, il entra avec Matha, Laigue et La Boulaie, encore tout cuirassés, dans la chambre de Mme de Longueville, qui était toute pleine de dames. Ce mélange d'écharpes bleues, de dames, de cuirasses, de violons, qui étaient dans la salle, de trompettes qui étaient dans la place, donnait un spectacle qui se voit plus souvent dans les romans qu'ailleurs.