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  • La mort du capitaine Cook

    Comme on sait, le Capitaine Cook mourut, durant l'été 1779, au cours de son troisième voyage d'exploration, tué par des habitants de l'île d'Hawaii.

    L'édition des Relations de voyages autour du monde contient le récit de sa mort. Le narrateur des dernières pages n'est plus Cook lui-même (cela ne lui a pas été possible) mais un de ses officiers... La succession des deux discours crée un effet extraordinaire dont je ne sais s'il existe l'équivalent dans le monde de la fiction. La voix forte du Capitaine, pleine d'autorité, d'intelligence et de rectitude morale cède la place à un récit fragmentaire, incertain voire mensonger (une note en bas de page suggère que le témoin était peut-être un lâche qui n'a pas tout fait pour sauver son supérieur ; plusieurs versions contraires de l'événement viennent s'ajouter, selon les indications d'autres membres de l'équipage).

    Quand succombe l'admirable Cook (à côté de qui Bougainville fait figure d'aimable dilettante), la confusion s'empare du monde. Comme disparaît l'auteur qui décrivait et mettait en ordre la réalité, les faits se morcèlent et se contredisent.

  • Le Château de Barbe-Bleue

    A l'Opéra Garnier.

    La première partie (orchestration de mélodies de Janacek) est ratée. Cette histoire, en forme de confidence, n'a rien à faire  à l'opéra (du moins confrontée au psychodrame à grand spectacle qui suit).

    Dans la deuxième partie, il y a en revanche une bonne adéquation entre la mise en scène et l'oeuvre théâtrale de Bartok : chaque "truc" visuel successif est un équivalent des inventions sonores qui à l'orchestre figurent le contenu des chambres ouvertes l'une après l'autre ; des images des armes, de l'or, de l'espace, des larmes, du sang emplissent à leur tour l'espace de la scène et des sons.

    D'autres exemples. Judith parcourt le château très vieux et très sombre. Un motif obsédant la montre gravir le grand escalier emboîté en lui-même dans un espace déchiqueté (des sosies arpentent les décors projetés d'un bout à l'autre du plateau).

    Judith est filmé en gros plan quand ses yeux (et sa voix pleine de séduction émue) implorent : Barbe-Bleue, donne-moi la clé !

    A l'ouverture de la chambre qui donne sur l'étendue presque infinie des domaines du seigneur (les cuivres à gorge déployée), Judith est debout penchée au-dessus d'une faille d'où souffle le vent (image verticale de l'immensité.)

  • Ronce-aux-deux-lumières

    L'office du tourisme paye une bière à tout nouvel arrivant. Il règne une joyeuse pagaille dans les bureaux pendant qu'on distribue cannettes et prospectus. Une fois que les parents sont passés, ils envoient leurs enfants quémander.

    Je suis venu en train ou en car. Je reste quelques jours à D*** pour le travail. Je profite d'une journée de liberté pour découvrir Roncière, la petite ville d'à côté. On nous a laissés sur une grande esplanade à l'abandon, au pied d'un immeuble de parking.

    Je monte des ruelles coupées d'escaliers, des passages plongés dans le noir. Je finis par me demander si je ne suis pas entré "chez les gens" par mégarde. J'arrive sur une terrasse au-dessus des toits d'où on découvre toute la ville. Je n'imaginais pas pareille splendeur. Comment croire qu'il existe, inconnue, dans le Nord, une cité aussi belle que Sienne ? Elle s'étend dans le creux des collines. Je devine les porches, les dômes, les places mais sans bien voir car il fait presque nuit. La ville est bâtie en brique ; la lumière basse et bleue approfondit la couleur sombre et la fait rougeoyer comme des braises.

    Je continue ma route dans les maisons ou les rues aveugles. Quand la vue s'ouvre à nouveau, le château apparaît pour la première fois sur la crête. Mais la découverte ne compense pas la déception. Le jour a changé. Il tombe jaune et clair sur la ville en contrebas. Il révèle la pauvreté des bâtisses entre de grands terrains déserts. Des quartiers ont été rasés autrefois et déblayés ; il ne reste que le dessin au sol des murs rognés, dans la poussière ocre.