Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Au cinéma

    En Belgique, juste avant la dernière guerre, des garçons enfermés dans un pensionnat tenu par des religieuses. Dans leurs jeux ou plutôt dans leurs conspirations, ils arrangent comme ils peuvent les secrets et les discours des adultes : patriotisme belge et flamand, politique internationale, théologie catholique et mystères de l'enfantement. Qui pourrait venir à bout de la confusion des langages qu'on leur tient ? dans quel but ?

    Les Sœurs emmènent les enfants au cinéma pour une séance spéciale. Mais la projection est interrompue...

    Dans le hall du cinéma, Vlieghe dit que c'était dommage, ça commençait à devenir passionnant avec ce chasseur aveugle. N'avait-il pas remarqué que, comme chaque année, des fragments de différents films avaient été collés ensemble arbitrairement ? Louis n'avait jamais pu comprendre pourquoi. Probablement que les Soeurs et les élèves étaient déjà bien contents de voir quelque chose qui bougeait dans une lumière tachetée en noir et blanc (et cette fois-ci, ô surprise, en couleurs). Peut-être qu'un tout cohérent, comme à la séance normale du dimanche soir au ciné "Diana", avec des titres, de la musique, et un début, des péripéties et un dénouement -- peut-être aurait-ce pu avoir des conséquences périlleuses pour les élèves, qui devaient grandir dans la confusion et rester prisonniers de mystère, de fragments, d'énigmatiques et péniblement inintelligibles petits éclats de miroir.

    (Hugo Claus - Le Chagrin des Belges, trad. A van Crugten)

  • Holbein

    Exposition Holbein à la Tate Gallery.

    Les objets, les étoffes, les mains, les visages sont rendus avec la même méticulosité. Les traits du visage, les rides, les commissures, sont tracés avec une précision extraordinaire ; des variations imperceptibles de la couleur et de l'ombre font voir la saillie des pommettes, le creux des joues, le relief des tempes (certains dessins utilisent un papier couleur chair ; en les scrutant de près, on finit par ne plus savoir ce qu'il faut attribuer aux altérations du papier ou au visage du modèle). Des distorsions néanmoins (un œil forci, une tête ou des mains hors de proportion) peuvent fausser le réalisme.

    Les figures marquent peu d'animation. Quelquefois la pose s'affadit par élégance ; quelquefois elle se fige pompeusement ; la vie manque. Certains (comme le femmes de la famille de Thomas More) semblent en proie à une tristesse réprimée, à un désarroi muet. Concentration, ennui, contentement de soi, colère rentrée. Seule Christine de Danemark ose un sourire ; c'est un des portraits de femme commandés par Henri VIII alors qu'il se cherche une épouse. Dans la retenue générale, le manteau fourré et la robe noire de la jeune veuve forment un ensemble somptueux avec sa juxtaposition et sa superposition de noirs brillants ou mats, lisses ou grumeleux. Faussement modestes également : ses yeux, sa bouche, ses mains à demi croisées ; le ballet compliqué des doigts va-t-il s'arranger en une posture obscène ?

  • Une tête prophétique

    Dans les premières pages de Roméo et Juliette au village, de Keller (trad Armand Robin), deux enfants jouent dans un champ laissé à l'abandon faute d'héritiers. (Le titre de la nouvelle n'est peut-être pas le seul à prophétiser ; un jouet démoli semble alors prendre la parole :)

    Ne restait plus de solide dans la poupée que la tête ; elle ne pouvait manquer d'attirer tout particulièrement l'attention des enfants. Ils la séparèrent soigneusement du tronc vidé et regardèrent, ébahis, l'intérieur : il était creux ; ce vide méritait réflexion ! (...) (Le garçon) venait d'attraper une grande mouche bleue ; tenant l'insecte bourdonnant dans le creux entre ses deux mains, il (...) emprisonna la mouche dans la tête dont il boucha l'ouverture avec de l'herbe. Les deux enfants portèrent cette tête à leurs oreilles, puis la déposèrent à terre ; coiffée encore de la rouge fleur de pavot et maintenant toute bruissante, elle semblait une tête prophétique et devant elle les deux enfants enlacés attendaient, dans un profond silence, des légendes et des oracles. Mais tout prophète suscite l'effroi et l'ingratitude : la faible vie qui remuait dans cette figure grossière excita chez les deux enfants l'instinctive cruauté humaine : ils décidèrent d'enterrer la tête, creusèrent une petite fosse, l'y ensevelirent sans demander l'avis de la mouche captive ; au-dessus de la tombe ils érigèrent un imposant monument de cailloux.

    Que peut bien annoncer cette espèce d'oracle ? (dont le souvenir invisible court tout le long du récit.) La folie des pères des enfants qui s'affrontent et se ruinent à cause du champ ? l'entêtement de l'un, la tête fêlée de l'autre ? l'apparition d'un musicien vagabond que la rumeur désigne comme l'héritier de la terre disputée mais qui, faute de preuves, ne peut faire valoir ses droits ? Quand les deux enfants se retrouvent bien plus tard, malgré la haine que se vouent les deux familles, le violoneux les surprend dans les champs et les harangue, bourdonnant et noir, juché sur un tas de cailloux envahi de coquelicots.