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  • Moutons d'or

    Le tableau est couvert de feuilles d'or en partie décollées. Une boîte transparente le protège des courants d'air mais n'a pas empêché la chute de quelques plumes. Les copeaux de métal précieux reposent sur le fond de plexiglas ou de verre.

    Ailleurs une banquette tout blanche, plus profonde que haute, court en bas des murs (pour éviter sans doute que le nez des visiteurs n'approche de trop près la couleur suspendue).  Aucun pied ne balaye, la poussière s'accumule. Les moutons roulent librement.

  • Aucune eau... aucun nuage...

    Il me fallut en effet attendre à plus tard pour découvrir nettement que la jouissance oisive et solitaire de la puissante nature amollit et consume l'âme sans la rassasier, tandis que nous trouvons dans sa force et dans sa beauté un appui et un aliment, si notre propre personne, rien que par les dehors, représente une valeur et une signification en face d'elle. Même alors, il arrive souvent qu'elle nous domine encore trop par son immobilité. Là où aucune eau ne bruit, où aucun nuage ne bouge, on fait volontiers du feu pour l'exciter au mouvement et la voir un tant soit peu respirer.

    (Keller - Henri le Vert, trad. La Flize)

  • Mozart, Dutilleux, Chostakovitch

    A Pleyel.

    Un concert dominé par l'interprétation de la Cinquième Symphonie de Chostakovitch, après l'entracte. Lentes ou brutales, les grandes figures d'héroïsme ou de triomphe y apparaissent absolument dépourvues d'enthousiasme, stériles, nues et mécaniques, mises à distance. S'en détourne une voix très naïve, dans le largo, un célesta (comme l'Idiot à la fin de Boris Godounov ?)

  • Ascension impossible

    Le vieux compositeur ne parvient pas à monter sur la scène où l'orchestre vient de jouer sa musique. C'est le moment des saluts. Le chef s'avance vers la rampe. Il cherche des yeux dans la salle (mettant peut-être la main en visière pour faire comprendre son geste aux spectateurs du fond). Puis il trouve celui qu'il attend ; il le salue, applaudit, ouvre les bras pendant que le compositeur remonte lentement l'allée. Arrivé au bout, le vieillard range sa canne (mais dans la précipitation elle tombe derrière lui) ; il tend une main au chef qui se penche et la saisit comme pour hisser le corps jusqu'à lui. Non, leurs mains se séparent. Debout contre le plateau, le compositeur fait des signes aux musiciens (derrière lui, un spectateur a ramassé la canne et tente de la lui faire reprendre). Un temps il reste là comme un nageur qui pose les mains à plat sur le bord pour prendre appui et se sortir de l'eau. Puis il commence à se glisser le long de la scène (il a retrouvé sa canne). Le chef croit qu'il se dirige vers l'escalier pour les rejoindre ; d'en haut, il l'accompagne mais, après quelques pas, le vieux  maître se laisse tomber dans un siège vide au premier rang et s'y installe.

  • Versailles

    Une libellule revient se poser sur la pierre blanche du banc - reste longtemps immobile au soleil, s'envole, revient vite. Selon un rythme inverse, des voitures ouvertes, peintes en vert (et à deux, quatre ou six places), traversent le rond-point, s'arrêtent moins d'une minute devant le bassin, diffusant autour d'elles une petite musique Grand Siècle, s'éloignent en soulevant la poussière. Au milieu de la fontaine, Cérès est allongée dans les blés, lève au ciel ses yeux de métal doré, cherche dans l'azur d'octobre la pluie de son jet d'eau éteint.

  • La montagne dans la ville

    Je commence tout juste Henri le Vert, de Keller (trad. G. La Flize) : je ne suis qu'aux premières pages du massif, à l'enfance du héros, à l'âge où les noms encore mal assurés explorent à tâtons le monde.

    L'enfant regarde la cité du haut de sa maison :

    J'aimais à appeler la montagne un long et haut toit d'église qui se dressait majestueusement au-dessus de tous les pignons. Sa grande surface, tournée vers l'ouest, était pour mes yeux un immense champ où ils se reposaient avec un plaisir sans cesse renouvelé, quand les derniers rayons du soleil l'éclairaient, et cette plaine inclinée, rougeoyant au-dessus de la ville sombre, était bien exactement pour moi ce que l'imagination entend d'ordinaire par les prairies et les campagnes bienheureuses.