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  • Voyage en Angleterre

    Une carte sous les yeux : avant de déterminer où nous irons, essayons de savoir où nous sommes... Orange, jaune et violet indiquent les principales zones d'intérêt ; le blanc les étendues anodines ou étrangères. Quel itinéraire avons-nous suivi ? le trait entortillé passe un estuaire. Qu'est-il écrit ici ? une abréviation dont la légende ne dit rien : quelque chose en anglais comme "pont à chaussées séparées", "voie à un seul sens", "gestion alternée du trafic" ?

    Ici, sommes-nous loin de la mer ? En aucun point du pays le rivage n'est distant de plus d'une centaine de kilomètres (ce qui nous enchante, comme si la mer devait toujours faire notre bonheur). Dans l'hypothèse où, allant au Nord, nous nous sommes bien engagés dans cet étranglement, nous devrions voir la côte à droite et à gauche. La route suspendue contourne une énorme basilique dressée sur une éminence. Le chantier est resté inachevé au dix-neuvième siècle. La couverture de la nef manque.

  • Exorcismes

    Apparitions, mauvais présages, météores prodigieux, sorcières et revenants : l’auteur de la saga de Snorri montre un goût prononcé pour le fantastique. Mais ces phénomènes ne sont pas pour lui l’occasion de hausser le ton : les événements surviennent et sont décrits avec le même flegme narratif, la même neutralité, que les nombreuses scènes de combat ou que les recensions d’itinéraires ou de généalogies.  Hommes et spectres sont de plain-pied au point que, pour conclure la grande affaire de sorcellerie qui frappe la famille de Kjartan, les hommes se débarrassent des revenants en leur intentant un procès, selon toutes les formes requises.

    Ou encore cette autre sorte d'exorcisme : 

    Ce même soir à Froda, après que Thoroddr eut quitté la maison, on fit des feux et quand les gens se furent assis, ils virent une tête de phoque monter de la fosse à feu. Ce fut une servante qui s'assit la première et qui vit cette merveille. Elle prit un gourdin qui se trouvait à la porte et frappa le phoque à la tête. Il se dressa sous le coup (...). Alors, un domestique alla rosser le phoque, mais celui-ci se redressa à chaque coup jusqu'à ce qu'il tînt droit sur la nageoire caudale. Alors, le domestique tomba évanoui. (...) Alors le garçon Kjartan bondit, ramassa un gros frappe-devant et tapa sur la tête du phoque. C'était un fameux coup, mais le phoque secoua la tête et regarda alentour. Kjartan donna coup sur coup, et le phoque redescendit alors, comme si l'on enfonçait un clou. Il le frappa jusqu'à ce que le phoque fût descendu si bas qu'il tapait en même temps sur le sol et sur sa tête.

     

  • Attendrissement

    (…) dès que Thuridr arriva à Froda (auprès son mari, Thoroddr), Björn, fils d’Asbrandr, prit l’habitude d’y venir, et tout le monde disait qu’il avait séduit Thuridr.

    Les intrigues sentimentales ne sont pas absentes des sagas islandaises mais ne dessinent en général qu’un motif secondaire dans la trame du récit. La Saga de Snorri le Godi obéit  à la norme ; certes les "amours" de Björn et Thuridr courent tout au long de l’œuvre mais, mis bout à bout, les passages qui s’y rattachent tiendraient en quelques pages (et moins encore si on laisse de côté la description de combats où s’affrontent le mari offensé et le séducteur, ou leurs partisans.)

    (Après un combat interrompu avec Thoroddr Björn est condamné à l’exil). Björn fut banni pour trois hivers : il s’en alla l’été même. Et ce même été, Thruridr donna le jour, à Froda, à un garçon qui fut nommé Kjartan. Il grandit à la maison, à Froda, et fut de bonne heure grand et prometteur.

    (Quelques années plus tard, à son retour en Islande, Björn se rend à un grand rassemblement). Thuridr la maîtresse de Froda s’y trouvait. Björn entra en conversation avec elle et personne ne s’en étonna. On pensait qu’il fallait s’attendre à ce qu’ils aient beaucoup à se dire, tant leur séparation avait été longue. Pendant la journée, il y eut des hommes qui se battirent. Un homme du nord [de l’île] y fut blessé à mort. On le transporta sous un buisson qui se trouvait sur le banc de sable. Sa blessure saignait abondamment, et il y eut une mare de sang sous le buisson. Le garçon Kjartan, le fils de Thuridr de Froda, se trouvait là. Il avait une petite hache à la main. Il courut au buisson et trempa sa hache dans le sang.

    (Sur le chemin du retour, Björn s’attendrit : J’ai vu le garçon / Tout à fait mon portrait).

  • El tempo si caccia innanzi ogni cosa

    Pour Alice.

    Quant le roi Pyrrhus entreprenait de passer en Italie, Cynéas, son sage conseiller, lui voulant faire sentir la vanité de son ambition : Eh bien ! sire, lui demanda-t-il, à quelle fin dressez-vous cette grande entreprise ?  — Pour me faire maître de l'Italie, répondit-il soudain.  Et puis, suivit Cynéas, cela fait ? — Je passerai, dit l'autre, en Gaule et en Espagne. — Et après ? — Je m'en irai subjuguer l'Afrique ; et enfin, quand j'aurai mis le monde en ma sujétion, je me reposerai et vivrai content et à mon aise. — Pour Dieu, Sire, rechargea lors Cinéas, dites-moi à quoi il tient que vous ne soyez dès à présent, si vous voulez, en cet état ? pourquoi ne vous logez-vous, dès cette heure, où vous dites aspirer et vous épargnez tant de travail et de hasard que vous jetez entre deux ?

    (Montaigne, les Essais - I, 42)

    Il en est (...) dans les affaires d'Etat (comme en médecine), car prévoyant de loin les maux qui naissent, ce qui n'est donné qu'au sage, on y remédie vite. Mais quand, pour ne pas les avoir vus, on les laisse croître assez pour qu'un chacun les voie, il n'est plus de remède.
    Ainsi les Romains, prévoyant les inconvénients, y ont toujours remédié. Et jamais ne les laissèrent se poursuivre pour fuir une guerre, sachant qu'une guerre ne se peut éviter, mais seulement se diffère à l'avantage d'autrui. Aussi voulurent-ils faire la guerre à Philippe et Antiochus en Grèce pour ne point avoir à la leur faire en Italie, encore qu'ils eussent pu, alors, éviter et l'une et l'autre, ce qu'ils ne voulurent. Et jamais ne leur plut ce que les sages de notre temps ont en la bouche du matin au soir, jouir des avantages du temps ; ils voulurent bien plutôt jouir des avantages de leur virtù et de leur sagesse ; car le temps chasse tout devant soi et peut apporter avec soi le bien comme le mal, et le mal comme le bien.

    (Machiavel, le Prince, 3) 

     

  • Comme c'était la mode

    Ce même automne, les fils de Thorbrandr dirent à Egill, leur esclave, que s'il voulait sa liberté, il fallait qu'il aille au jeu de balle, tuer quelqu'un des gens de Breidavik, Björn, Thordr ou Arnbjörn, d'une manière ou d'une autre.

    (On conseille à Egill d'attendre le soir et la fumée des feux pour se glisser dans la halle et, sans se faire voir, frapper sa victime. L'esclave obéit, se rend sur les lieux où sont rassemblés les adversaires, se cache toute la journée puis approche quand l'obscurité se fait.)

    Les feux se mirent à brûler fort et la halle s'emplit de fumée. Egill s'y rendit. Il s'était fort ankylosé dans la passe. Il avait des lacets de chaussures à glands, comme c'était la mode. L'un de ses lacets s'était dénoué et le gland traînait.
    L'esclave entra dans le vestibule. Quand il pénétra dans la salle commune, il voulut avancer sans bruit parce qu'il vit que Björn et Thordr étaient assis près du feu. Egill entendait s'affranchir pour toute sa vie dans un petit moment.  Mais quand il voulut passer le seuil, il marcha sur le gland du lacet qui traînait ; et quand il voulut lever l'autre pied, le gland fut pris, le fit trébucher et il tomba vers l'intérieur sur le plancher. Il y eut un vacarme aussi grand que si un quartier de boeuf écorché avait été jeté sur le plancher.

    (La comparaison donne une indication du sort qui attend Egill, en guise d'affranchissement).

    (Saga de Snorri le Godi, trad. R Boyer)

  • Quinze cadeaux

    Repris de , mais, comme Noël approche, je change un peu la contrainte, en donnant quinze auteurs dont j’ai offert les livres :

    Coetzee : Boyhood, Youth
    Conrad : A Personal record, The Mirror of the sea
    De Lillo : Libra
    Hasek : Chveik
    James : Aspern
    Kubin : L'Autre Côté
    Laxness : Gens indépendants
    Levi : La Trêve
    Machado de Assis : Dom Casmurro
    Michaux : Ecuador
    Nabokov : La Méprise
    Ossendowski : Hommes, Bêtes et Dieux
    Perutz : Le Cavalier suédois, Le Maître du Jugement Dernier
    Roth : American Pastoral
    Wayley (d'après Wu Cheng'en) : Le Singe Pèlerin

    Enchaîne qui  veut.

  • Apollon

    Exposition Trésor des Médicis, au musée Maillol. Dans un vitrine, qui se veut une évocation du cabinet de curiosité des souverains : la fabuleuse rencontre d’un Apollon de Jean de Boulogne et d’un manteau cérémoniel des Tupinambas du Brésil. (Devant un rideau de plumes rouges, une délicate figure rassemble ses membres déliés. L’exotisme de la parure s’accorde à l’étrangeté maniériste du bronze ; mieux, elle lui insuffle un mystère nouveau et, en suggérant l’appareil d’un culte, re-divinise l’image désacralisée du dieu.)