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  • Musiciens de verre

    Anna meurt. Henri est partagé entre le chagrin et la calme satisfaction de prendre part à ce deuil si beau. Sur l'autre rive, il aide le menuisier à bâtir le cercueil.

    A la hauteur de la tête, le menuisier avait, selon la coutume, pratiqué une ouverture munie d'une glissière, de sorte qu'on pouvait apercevoir le visage, jusqu'à ce que le cercueil fût mis en terre. Il ne s'agissait plus que d'y insérer une vitre ; or, on l'avait oubliée et j'allai à la maison en chercher une. Je savais qu'il y avait sur l'amoire un petit cadre ancien dont la gravure avait depuis longtemps disparu. Je pris le verre oublié, le plaçai avec précaution dans le canot et m'en revins. (...) Comme (la vitre) était pleine de poussière et noircie, je la plongeai dans l'eau claire et je la nettoyai avec soin, sans la briser contre les pierres. Puis je la levai en l'air pour en faire couler l'eau pure ; alors tandis que je tenais devant le soleil le verre lumineux, je découvris la plus délicieuse merveille que j'eusse jamais vue. C'étaient trois petis anges musiciens ; celui du milieu tenait une feuille de musique et chantait, les deux autres jouaient de la viole et tous levaient les yeux avec allégresse et dévotion. Cette apparition était si aérienne et si délicatement transparente que je ne savais si elle flottait sur les rayons du soleil, dans le verre ou seulement dans mon imagination.

    (Keller - Henri le Vert, trad. La Flize)

  • Autre citation d'Hugo

    Il est une heure à Aix. Le carillon de l'hôtel de ville commence à sonner une gamme montante. Au premier coup on a levé les yeux pour suivre au-dessus de la tour la périlleuse ascension de la nouvelle venue

    Par un frêle escalier de cristal invisible

    de marche en marche jusqu'à ce qu'elle s'interrompe sur la note la plus élevée. (Va-t-elle rester là-haut suspendue dans le silence ou redescend-elle maintenant par quelque colimaçon muet ?)

  • Vu de côté

    Le trésor de la Cathédrale d'Aix-la-Chapelle conserve une croix de grande valeur datant du Xème siècle. La face la plus riche est sertie de pierres précieuses travaillées en cabochons ; au centre une sardoine délicatement taillée est une oeuvre antique et représente le profil lauré de l'empereur Auguste. Au revers un Christ en Croix d'une élégante simplicité est gravé dans le métal ; au sommet, la main de Dieu tend, par-dessus la Colombe trinitaire, une couronne de lauriers vers la tête nue du supplicié.

    Le petit guide obligeamment remis à l'entrée du musée explique cette conjonction inhabituelle entre le couronnement du Fils et celui de César : le donateur Otton III se considérait dans la tradition des souverains romains et comme empereur choisi par Dieu et comme représentant du Christ sur terre.

    La même notice attire l'attention sur un autre détail qui risquerait de passer inaperçu. Elle invite à se placer de côté et à considérer par la tranche la sertissure des pierres. Les fils d'or dessinent de fines boucles qui entourent régulièrement les cabochons : vus sous cet angle, ils forment comme les arcades d'un temple surmonté d'un dôme éclatant et coloré. Chaque pierre entourée de son chaton figurerait ainsi un édifice grandiose de la Jérusalem céleste (les perles disposées par trois au bout des bras seraient les douze portes vues par Jean).

    (Regarder de côté : le même conseil est donné aux visiteurs de la National Gallery devant les Ambassadeurs de Holbein ; mais, au lieu de la précieuse maquette d'une vision béatifique, ils voient apparaître un crâne).

  • En chemin

    Avant Liège et après, jusqu'à l'invisible frontière avec l'Allemagne, le train ralentit. Le temps perdu et ce qu'on voit des fenêtres du train ont la couleur, le charme dépressif des romans de Dhôtel : la vallée de la Meuse, puis les reliefs, les vallons, les modestes altitudes, les rivières rapides et peu profondes, les petites villes au creux des collines, leur gare en brique, les bois enchevêtrés, l'automne presque invisible, le jour pâle et lumineux en haut des pentes, l'herbe des talus.

  • Judith ou le fantôme

    La soirée se prolonge. Henri le Vert se retrouve seul à boire avec les quatre ivrognes en présence de Judith. Enfin la belle demande à son cousin de la raccompagner. A la sortie de l'auberge elle l'entraîne dans un raccourci : ils laissent loin derrière les ivrognes qui ont commencé à la poursuivre.

    Dans la nuit noire, sur la grand route, le jeune homme suit sa compagne, effrayé et fasciné, si bien que restant quelques pas en arrière, il ne peut s'empêcher de loucher vers elle tel un voyageur qui voit avec angoisse, dans la campagne, un spectre marcher à son côté.

    Un peu plus tard la belle se déguise effectivement en fantôme.

    Judith a fait entrer Henri chez elle ; ils se sont installés dans sa chambre. Ils sont assis côte à côte devant une table quand, au bruit des ivrognes qui approchent, Judith éteint précipitamment la lumière.

    Nous nous gardâmes bien de bouger. De lourdes gouttes de pluie fouettaient les vitres, accompagnées d'éclairs (...) (Nos hommes) se mirent à tempêter et l'un deux grimpa le long de l'espalier jusqu'à la fenêtre, pour regarder dans la chambre obscure. (...) Tout à coup un éclair illumina la pièce et l'homme aux aguets put reconnaître Judith à son vêtement blanc.
    - La satanée sorcière est assise à sa table (...)
    - Laisse-moi un peu voir !

    Mais tandis qu'ils se relayaient et que la chambre était redevenue obscure, Judith glissa d'un trait jusqu'à son lit, prit la courtepointe blanche et la jeta sur la chaise (...) Un deuxième éclair, encore plus fort, inonda la chambre de lumière (...) :
    - Ce n'est pas elle ! ce n'est qu'une toile blanche.

    (Keller - Henri le Vert, trad. La Flize)

  • Carnaval

    Pour les fêtes du Carnaval, les habitants de la contrée ont décidé de donner une représentation de Guillaume Tell. Quelques-uns feront les comédiens, les autres les figurants ou les spectateurs. La pièce durera tout le jour et se transportera, entrecoupée d'allées et venues, de pauses et de réjouissances, dans les différents lieux qui servent de décor. Le jeune Henri le Vert, en sa qualité d'artiste peintre, est sollicité pour les costumes (armes anciennes et robe d'amazone). Il en profite pour régler la distribution de deux rôles oubliés, quasi muets ; lui-même et sa bien-aimée, inavouée encore, seront deux amants. Mais personne ne le saura, pas même elle, car l'histoire d'amour manque dans la version abrégée de la pièce de Schiller qui est jouée ce jour-là.

    Les acteurs s'identifient à leur personnage. Les scènes réelles se mélangent aux scènes écrites. Alors qu'un péager obtus veut faire payer la taxe pour le passage des figurants, l'aubergiste qui joue Guillaume survient, s'interpose et lève la barrière au milieu des acclamations.

    Cependant, l'après-midi, le souffleur (c'est l'instituteur qui a pris cet emploi-là) rejoint les deux jeunes gens et donne à lire à Anna les parties manquantes de son rôle et qu'elle ne connaît pas