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The Secret Sharer

Ces jours-ci je relis The Secret Sharer (le compagnon secret ?) de Conrad. J'ai l'impression que cette nouvelle prend son inspiration dans l'œuvre de Henry James. On connaît la méthode de celui-ci : supprimer le point de vue de l'auteur ; se limiter à la compréhension des faits qui peut être celle des personnages ; laisser inconnues leurs motivations jusqu'à atteindre la plus parfaite ambiguïté ; suggérer, sans décider, plusieurs interprétations pour les mêmes circonstances. Ce jeu est particulièrement pervers dans ses histoires de fantômes puisqu'il conduit à s'interroger, par exemple, sur la "réalité" des apparitions vues par la gouvernante dans Le Tour d'écrou. Mais c'est à une autre de ses histoires que je pense : The Jolly Corner (la maison natale ?). La relation entre cette nouvelle et l'œuvre de Conrad est sans doute bien connue, et abondamment discutée ailleurs, mais son inscription ici me permettra de parler de deux des plus belles nouvelles qui soient.

Le narrateur de The Secret Sharer est peut-être une incarnation de Josez Korzeniowski lui-même, un jeune capitaine qui prend pour la première fois le commandement d'un navire. Nous sommes à l'estuaire d'un fleuve d'Extrême-Orient, attendant que le vent se lève pour commencer le voyage de retour vers l'Angleterre. Le premier soir, le capitaine décide d'assurer seul le quart : espérant trouver dans le silence de la nuit les moyens de surmonter son sentiment d'étrangeté : celui d'être un intrus pour le reste de l'équipage ; de ne pas savoir encore comment communier avec son navire. Alors une apparition : comme il se penche par dessus bord pour remonter une échelle de corde oubliée, il voit dans l'eau ce qu'il croit d'abord être un cadavre sans tête, en fait un nageur aux cheveux noirs. L'inconnu est un fugitif échappé d'un navire que l'on a aperçu au loin au crépuscule. Il était aux arrêts, et attendait d'être livré à la justice à terre. Son crime est d'avoir au coeur d'une tempête, dans un moment où par un geste héroïque il assurait le salut du navire, tué un homme, un scélérat qui s'opposait à ses efforts.

Sur le pont, dans l'obscurité, le jeune homme est à la fois un double et un fantôme (Conrad est un génie visuel ; ses images ont la puissance de visions). It was, in the night, as though I had been faced by my own reflection in the depths of a somber and immense mirror. (...) [Myself] the strange captain having a quiet confabulation by the wheel with his own gray ghost.

Le narrateur prend le parti de son interlocuteur et décide de le cacher dans son étroite cabine à l'insu de tous. Alors commence une étrange intimité ; un jeu de cache-cache avec le reste de l'équipage ; une conversation murmurée front contre front.

Ici on peut se souvenir de James : le fugitif est-il réel, est-il une invention du capitaine ? Si c'est une invention, néanmoins, c'est une invention rétrospective. En effet ce n'est que le lendemain que le narrateur entend par la bouche d'un tiers l'histoire de son hôte, quand le capitaine de l'autre navire vient lui rendre visite à la recherche du prisonnier évadé. Le dialogue qui suit entre les deux hommes est très jamesien : c'est un combat verbal où le narrateur triomphe parce qu'il a su rester dans le non-dit.

L'identification entre le jeune capitaine et le fugitif grandit ; au point que le narrateur a quelquefois l'impression d'être à deux endroits en même temps, à son poste et dans sa cabine. Ce dédoublement se fait au détriment de ses relations avec le navire et avec l'équipage qui le considère de plus en plus comme un fou. (Ici on songe à ce que Conrad dit dans ses souvenirs de son travail d'écrivain : il finit pas vivre davantage avec ses personnages qu'avec ses proches. Il faudrait peut-être aussi dire un mot du Horla, mais cela fait trop longtemps que j'ai lu le récit de Maupassant).

Enfin la nouvelle culmine dans une manœuvre dangereuse décidée par le capitaine ; il va serrer au plus près une île du golfe : que ce soit pour trouver une impulsion dans le vent de terre qui souffle le soir, ou bien pour permettre à son hôte de gagner le rivage à la nage et de poursuivre sa fuite. Et c'est dans un moment grandiose de basculement, où le navire double un cap, que le capitaine prend pour la première fois réellement possession de son navire, en même temps que l'autre disparaît dans les ténèbres, laissant comme unique trace un chapeau de paille, image négative de sa tête sombre. (En anglais il y a également un jeu dans le passage du pronom he à she, les navires étant du genre féminin dans cette langue).

Dans la nouvelle de Henry James, The Jolly Corner, le personnage principal, Spencer Brydon, revient en Amérique après avoir passé la plus grande partie de son existence en Angleterre, comme James lui-même, né américain. Il est là pour régler des questions d'héritage. Il y prend goût et se met à rêver à ce qu'aurait été sa vie s'il avait choisi de rester à New York au lieu de s'installer en Europe. En se promenant seul dans les pièces désertées de la maison de son enfance, il est envahi peu à peu par le sentiment d'une présence. Il est convaincu qu'il s'agit d'un fantôme, un double de lui-même, celui qu'il aurait pu être. Nuit après nuit, il le poursuit à travers les escaliers et les chambres vides, jusqu'à être confronté à l'aube par une apparition horrible : le visage d'un être odieux, mauvais, vulgaire (aussi laid que Mr Hyde ou le portait de Dorian Gray). Mais ce face-à-face va mettre fin à son obsession personnelle et lui permet de se tourner vers les autres, de passer du "moi" au "tu" dans ses relations avec son amie, Mrs Muldoon.

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