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  • Eaux et lame

    Le Ravissement de saint Paul, de Poussin.

    Le saint avec les trois anges qui le portent en plein ciel composent un groupe compact dont la solidité, les formes nettes et les couleurs franches contrastent avec la nuée qui l'entoure. L'ensemble fait bloc au milieu du vide et paraît davantage en apesanteur qu'en vol (pas une plume des ailes ne bouge ; les anges n'en ont pas besoin pour annuler la charge du corps pesant qu'ils tiennent fermement). Le ravissement est sans désordre ; le bel ange de gauche, qui donne au saint sa principale assise, s'incline sans effort (son éloignement de la verticale semble, plutôt qu'un mouvement pour se pencher en arrière, le résultat d'une rotation géométrique autour du centre de gravité). Les anges font sensiblement la même taille que le saint et, en conséquence, le groupe est hérissé de bras et de jambes similaires : les mains sont occupées (à soutenir, à exprimer : par un geste délicat l'ange le plus élevé touche de l'index la paume du saint et désigne à l'autre main le ciel) ; les pieds pendants, dont le compte est exact, semblent en revanche un peu trop nombreux (malgré la douce teinte des orteils des créatures célestes que peut-être "rougit la pudeur des aurores foulées".)

    Sous l'étrange assemblage, au sol, une architecture massive compose une plate-forme entre un pilier et une ouverture, où sont posés le livre et l'épée associés au saint. Au-delà de ce seuil un très beau paysage : le ciel lointain illuminé derrière une colline et la plaine avec ses eaux éparses (dont les reflets s'accordent avec le miroitement de la lame).

  • La mala noche

    Exposition Goya au Petit Palais. 

    Il est frappant de constater (reconnaissant la mère après avoir croisé çà et là les enfants) combien ces images en ont engendré d'autres (comme on voit dans l'une d'elles,  fameuse, une nuée de monstres s'évader du crâne d'un homme attablé, effondré, terrassé par le sommeil). L'exposition donne quelques exemples de cette descendance ; le surréalisme pourrait sans doute y figurer largement. La coïncidence fait que je lisais il y a peu de jours ceci dans le Roi Cophetua de Gracq :

    La mala noche... le mot me traversa l'esprit et y fit tout à coup un sillage éveillé. Dans la pénombre vacillante des bougies, les images y glissaient sans résistance ; brusquement le souvenir de la gravure de Goya se referma sur moi. Sur le fond opaque, couleur de mine de plomb, de la nuit de tempête qui les apporte, on y voit deux femmes : une forme noire, une forme blanche. Que se passe-t-il sur cette lande perdue, au fond de cette nuit sans lune : sabbat - enlèvement - infanticide ? Tout le côté clandestin, litigieux, du rendez-vous de nuit s'embusque dans les lourdes jupes ballonnées de voleuse d'enfants de la silhouette noire, dans son visage ombré, mongol et clos, aux lourdes paupières obliques. Mais la lumière de chaux vive qui découpe sur la nuit la silhouette blanche, le vent fou qui retrousse jusqu'aux reins le jupon clair sur des jambes parfaites, qui fait claquer le voile comme un drapeau et dessine en les encapuchonnant les contours d'une épaule, d'une tête charmante, sont tout entier ceux du désir. Le visage enfoui, tourné du côté de la nuit, regarde quelque chose qu'on ne voit pas ; la posture est celle indifféremment de l'effroi, de la fascination ou de la stupeur. Il y a l'anonymat sauvage du désir, et il y a quelque tentation pire dans cette silhouette troussée et flagellée, où triomphe on ne sait quelle élégance perdue, dans ce vent brutal qui plaque le voile sur les yeux et la bouche et dénude les cuisses.